Khalifa Touré

Mais à quoi sert le festival de Cannes ?

« Le cinéma est un moyen d’expression dont l’expression a disparu, il est resté le moyen. »
Jean Luc Godard.
 
« Le cinéma substitue à notre regard un monde qui s’accorde à nos désirs »   André Bazin.
 
000 dv1725247A l’occasion de la cérémonie de clôture du festival de Cannes 2013, le très sérieux metteur en scène britannique Kenneth Loach, en recevant le prix du Jury pour sa comédie sociale « LA PART DES ANGES » a tenu des propos apparemment anodins, mais qui nous renvoient à la problématique de l’utilité du cinéma et de nos rapports à l’Art en général, à une époque où les activités culturelles les plus sensibles sont corrompues par le glamour, les paillettes, les lambris dorés et le m’as-tu vu des stars. Avec la gravité expressive qu’on lui connaît, il a dit en substance la chose suivante : « Le festival de Cannes nous montre que le cinéma n’est pas un simple divertissement. Il nous montre ce que nous sommes et comment on devrait être dans ce monde ». Présent cette année 2014 pour la 17ième fois sur la croisette avec « Jimmy’s Hall » en sélection officielle ; un film inspiré de la vie du communiste irlandais Jimmy Gralton en bute à l’intolérance, au fanatisme et à l’incompréhension de l’époque, Ken Loach déjà lauréat de la palme d’or avec son très âpre « Le vent se lève », a annoncé qu’il va tirer sa révérence ; allez savoir pourquoi !
 
 Quant au très illustre Jean Luc Godard, il ne vient plus à Cannes depuis des années prétextant mille et une choses. En 2010, il était empêché par « des problèmes de type grec », certainement un naufrage financier ! Cette année, il était attendu mais finalement il nous a servi l’un de ses chefs-d’œuvre : Une vidéo auto-enregistrée où, justifiant son absence, il s’adresse à Gilles Jacob, le président du festival, en des mots d’une sagesse et  d’une courtoisie digne de son génie. En fin de compte, son très expérimental film « Adieu au langage » a obtenu le prix du Jury en ex aequo avec le virtuose Québecquois Xavier Dolan, jeune prodige de 25 ans. Excusez du peu ! Présent à Cannes pour la cinquième fois, le réalisateur de « Mommy », qui est une œuvre magnifique sur les rapports entre une mère et son fils qui apprend à vivre, possède la graine des grands artistes. Un grand cinéaste est né ! Mais le jeune surdoué a affirmé vouloir arrêter son cinéma pour quelques temps, histoire de vivre comme ses copains et s’adonner à des choses de son âge. « Je suis fatigué » a-t-il dit comme le génial Marlon Brando avait affirmé « Je suis fatigué de sauver le monde. » Ah ! Que les artistes sont prétentieux et c’est tant mieux. Tout le monde sait que le grand cinéaste new yorkais Woody  Allen, l’une des sommités de l’art moderne et contemporain, l’homme qui a réinventé le burlesque, ne présente plus ses films en compétition officielle depuis plus de trente ans. Il reviendra dit-il, le jour où les films seront en lice en fonction de thèmes bien précis. Le cinéaste serbe Emir Kusturica, deux fois palme d’or pour « Papa est en voyage d’affaires » et « Underground » ne dit-il pas tout le temps qu’il va arrêter le cinéma pour se consacrer à sa musique. On connait la suite. Il n’est pas facile de se libérer d’une passion. 
  
Certaines critiques adressées au festival sont fondées mais la plupart ne le sont pas du tout.  Des metteurs en scène comme le palestinien Elia Suleyman, les américains Jim Jarmush, Spike Lee, Gus Van Sant et le chinois Wong Kar  Wai n’auraient jamais eu la réputation qu’on leur connait sans la critique bienveillante du festival de Cannes. On oublie que c’est le festival qui a déroulé le tapis au grand cinéaste sénégalais Djibril Diop Mambety avec son très inspiré « Hyènes », une satire corrosive des rapports humains. C’est à Cannes que le burkinabé Idrissa Ouedraogo a eu le grand prix du jury avec son drame social très poignant « Tilai », c’était en 1990. L’énigmatique « Yelen » du Malien Souleymane Cissé a été primé à Cannes en 1987. Le tchadien Mahamat Saleh Haroun est devenu un cinéaste reconnu aprèsson prix du jury pour « Un homme qui crie ». Quant au mauritanien Abderrahmane Sissako, sa notoriété internationale est due à une grande maitrise du langage cinématographique et au festival qui lui a déroulé le tapis rouge cette année pour son film « Timbuktu ». Thierry Frémeux, le délégué général du festival a révélé que le grand Sembene Ousmane a été pré-choisit pour présider le jury de la sélection officielle mais le sort en a voulu autrement. Cette année-là la présidence devait revenir à l’Europe et entre temps le cinéaste-écrivain est décédé. 
 
Mais le problème du  festival de Cannes qui vient de décerner la palme d’or  au cinéaste turc Nuri Bilge Ceylan, n’est rien moins que la crise liée à l’incompréhension du cinéma. Parler de Cannes, c’est parler du cinéma tout court. Le principal ennemi du cinéma aujourd’hui est l’inculture généralisée qui frappe le monde contemporain. Qui connait Nuri Bilge Ceylan ? Pourtant que de prix remportés à Cannes avant cette palme extraordinaire. Son film « Winter Sleep » est un choc esthétique, moral et cinématographique selon Télérama. Le cinéma est sans conteste la plus grande découverte artistique du 20ème siècle. « Ignorer le Cinéma, ses problématiques et son histoire est une lacune grave dans la culture de l’honnête homme » a écrit Roger Caratini. Lors d’un récent festival de cinéma, le cinéaste franco-polonais Roman Polanski s’est  énervé pendant  une conférence de presse face aux « questions débiles » des journalistes en disant tout bonnement « Vous ne savez rien de ce que l’on fait ! ». Aujourd’hui, une approche du cinéma qui ne tient pas compte des genres et des courants est justifiée par une volonté d’aller au-delà des clivages mais elle a le malheur de « desservir » le grand public et les jeunes qui veulent approfondir. Lisez cette liste des dix meilleurs films d’horreur qui circule sur le Net ! Une liste où la plus part des films cités sont plutôt  des fantastiques. Tous les films d’horreur sont fantastiques mais tous les fantastiques ne sont pas des films d’horreur. « The Shining » de l’immense Stanley Kubrick n’est pas un film d’horreur comme il est écrit dans ce mauvais palmarès. Voilà où nous mène la négligence de l’esthétique des genres cinématographiques.
 
Le cinématographe (pour parler comme le janséniste du cinéma, Robert Bresson) est certainement l’art du spectacle le plus populaire de l’histoire moderne. Mais cette popularité n’était pas évidente au début. Le cinéma a d’abord été une affaire de techniciens et puis ensuite il est devenu « la chose » des écrivains, un prolongement de la tradition d’écriture, l’une des empreintes fondamentales de la culture européenne et orientale. Certains remontent à la période des cavernes, aux peintures rupestres pour faire la genèse du cinéma, d’autres plus « modérés » affirment que le cinéma est le prolongement des « ombres chinoises » qui datent de l’antiquité. Des philosophes affirment que l’idée cinématographique tire sa source de la fameuse allégorie de la caverne de Platon puisque le cinéma est l’art de la projection de l’écriture sous forme d’images. Mais les plus réalistes disent que le cinéma en tant que technique a été inventé par Les Frères Lumière en 1895 avec le tournage de deux films : La sortie des usines Lumière et L’arrivée d’un train en gare de la Ciotat. Les Frères Lumières sont la phase technique du cinéma mais le véritable inventeur de l’art cinématographique est le génial George Méliès. Il est le premier descinéastes a être conscient que le cinéma est d’abord un langage, un ensemble de signes, une écriture, un moyen d’expression au même titre que le théâtre, la grande musique, la littérature,  la peinture et l’opéra. Voilà la petite histoire. On comprend bien maintenant l’importance de la sémiologie pour décrypter les images subliminales que projettent les œuvres des grands cinéastes. Cannes est à ce titre le bouclier sans lequel le cinéma mondial va sombrer sous la masse des nombreux blockbusters qui sont produits par les grands studios. N’eut été le festival de Cannes le cinéma d’auteur, les films d’art et essai, les films expérimentaux disparaitraient complètement. Les festivals de Cannes, Venise, Berlin, Carthage  et Sundance ont une haute portée pédagogique pour le public et les cinéphiles. Il faut à la vérité dire que la plupart d’entre nous ont gardé un regard enfantin et même puéril sur les films. Le cinéma avant d’être une industrie, est surtout une écriture.
 
Aujourd’hui il ya plus de films-maker’s, des faiseurs de films que de cinéastes. Tous les réalisateurs ne sont pas forcément des cinéastes. Voyez cette manie chez les acteurs qui ont gagné de la notoriété et beaucoup d’argents, de marcher sur les pas des créateurs en reprenant les schémas déjà usés. Leurs films manquent souvent de souffle parce qu’ils relèvent simplement du procédé. On ne s’improvise pas cinéaste. Tout le monde n’est pas Louis Bunel, Fassbinder, Maurice Pialat ou Claude Chabrol. Un cinéaste est un poète dont le mode d’expression est l’image et qui par le truchement des films invente son propre univers artistique.  Un cinéaste est un écrivain qui a le malheur d’avoir choisi l’image filmée comme moyen d’expression. Le grand publicne le prendra jamais pour un écrivain même si son écriture est plus puissante que la plupart des livres qui font l’actualité. Je vous prie de regarder « L’ordet » de Carl Dreyer, « Sunrise » de Murnau, « L’année dernière à Marienbad » d’Alain Resnais, « La règle du jeu » de Jean Renoir, « A propos de Nice » de Jean Vigo, « Le Cuirassé Potemkine » de Serguei Eisenstein, « Entr’acte » de René Clair et le célèbre « Citizen Kane » d’Orson Welles  vous aurez honte de lire certains livres d’aujourd’hui. Orson Welles, Charles Chaplin, Robert Bresson, Serguei Eisenstein, Jean Renoir le fils d’Auguste, Ingmar Bergman, Jean Vigo, Carl Dreyer, Marcel Carné, Federico Fellini, Vittorio De Sica, Roberto Rossellini, Fritz Lang, Murnau, Kenji Mizoguchi, Alfred Hitchcock et Akira Kurosawa furent d’authentiques artistes. Mais la race des grands metteurs en scène n’est pas éteinte. Aujourd’hui avec l’univers burlesque de Woody Allen, les films de genre intelligents de Martin Scorsese, le néo-surréalisme de Léo Carax, le post-modernisme violent et dialogué de Quentin Tarentino, l’onirisme macabre et  fantasmagorique de Tim Burton, le symbolisme explosif de Djibril Diop Mambéty( décédé), l’éclectisme gigantesque de Steven Spielberg, le réalisme fantastique d’Elia Süleyman, le monisme existentiel de Térence Malick, le réalisme social des frère Dardenne, la narratologie fragmentée de Alejandro Gonzalez Innaritu, et les contes chaotiques et bruyants  d’Emir Kusturica, le cinéma est promu à un bel avenir. A moins que disparaissent les festivals avec des jurys sérieux. 
 
Les cinéastes sont des artistes dont les sources d’inspiration viennent principalement des représentations qui informent les différentes civilisations auxquelles ils appartiennent. Aussi les références, biblique, homérique, dantesque, dionysiaque ou apollonienne sont-elles foisonnantes dans le cinéma occidental. Le schéma narratif reste universel mais la différence réside dans le fait qu’un cinéaste anglo-saxon, un oriental ou un africain n’ont peut-être pas le même rapport avec le temps et l’espace. Ils n’auront certainement pas le même univers mental, les mêmes fantasmes et partant les mêmes films. Un « film africain » ne ressemblera jamais à un « film américain ». Cette question n’a pas grand-chose à voir avec les moyens ou la technologie, c’est plutôt une problématique d’ordre esthétique. Telle est peut-être la question que le festival de Cannes cherche à résoudre tant bien que mal.
 
Khalifa Touré
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Le syndrome Mouhamed Ndao « Tyson »

   « Nous sommes fascinés par la victoire, et c’est la défaite au lieu de la mort, que nous cherchons à éviter » Ernest Hemingway.

2391685545 small 1 Il y a quelques années le talentueux journaliste, Babacar Touré nous avait servi un texte mémorable sur les frasques du footballeur El Hadji Diouf. Une réflexion très fine sur la signification profonde des « sénégalaiseries » du footballeur. Ce n’est pas la personne du joueur qui fut en cause dans ce texte de référence mais ce qu’elle nous révèle du Sénégal en tant que société humaine. En vérité, l’irruption de certains « people » dans l’espace public, leur posture et les propos qu’ils tiennent procèdent en réalité d’un discours. Le mot est pris ici au sens foucaldien. Autrement dit les choses ont une voix qui murmure, les costumes parlent à travers leur ambigüité, ils sont « bavards » ; les propos fussent-ils des injures ou des « banalités »sont appelés à être commentés et même la présence fréquente dans  l’espace public ou médiatique et le rôle qu’on y joue peut bien ressortir au discours. Du haut de notre « raison empruntée » l’on a bien tort d’ignorer ces différentes modalités du discours. Les intellectuels manifestent souvent le défaut d’ignorer les faits subculturels. La pose parfois hautaine leur cache la vérité et même la réalité des « choses simples ». Attitude bien étonnante puisque ces faits devraient attirer notre attention par leurs fonctions à la fois esthétique et politique. A ce propos le lutteur Mouhamed Ndao « Tyson » s’offre à nous et dans le même temps, révèle un nom qui mérite une analyse et même une psychanalyse.

  Donc la question qui s’impose d’emblée est : « De quoi est le nom de Mouhamed Ndao Tyson ?» Il est peut-être sous ses airs faussement gentils, ses propos aigres-doux au discours à la « cosmétique  religieuse », le nom de plusieurs maux de la  société Sénégalaise. Un paradoxe ! Comme bon nombre de ses compatriotes, Mouhamed Ndao Tyson est atteint du complexe de l’homme qui a dans son subconscient l’idée qu’il n’est pas à sa place. Ce label mental se révèle à travers ses colères fréquentes et tempêtes violentes contre « l’intelligentsia », « les gens instruits ». On n’est jamais véritablement soi-même que lorsque l’on est en colère. Nous avons parfois tort de penser que la colère est un état second. Lorsque l’on est en colère, les choses, les véritables choses montent à la surface. Le lutteur le plus bavard, en vérité, n’a pas comme ses jeunes frères une rhétorique guerrière comme il sied à un champion, aucune volonté de puissance et une envie de « meurtre »indispensable à tout sport de combat. Un homme en vérité qui déprécie sa profession et sa propre personne, un homme qui inconsciemment pense qu’il aurait dû être dans la peau d’un autre. Tout cela explique sa rhétorique commerciale sur la lutte. La lutte comme art guerrier ne l’intéresse plus depuis longtemps. Il a la tête ailleurs !Dire à nous rebattre les oreilles, crier partout et à tue-tête que la lutte c’est du « business » est une rengaine impuissante, un discours qui tente vainement de dénier à la lutte ses indispensables attributs archaïques et virils. Mouhamed Ndao « Tyson »tente en vain depuis des années d’émasculer la lutte à travers ses discours lénifiants contre ses collègues lutteurs. Il est incapable de cracher le feu sur ses adversaires. Ses vaines colères sont adressées à des adversaires imaginaires : ceux qui, pense-t-il à tort, monopolisent l’intelligence, les professionnels des idées.

 L’anti-intellectualisme a la peau dure, elle peut même sortir de la bouche d’un lutteur ; l’anti-intellectualisme est l’un des discours les plus violents et dangereux. Tout le monde l’a entendu dire de façon véhémente et arrogante qu’ « en dehors de quelques intellectuels et faiseurs de malin tout le monde adhère à la lutte ; la lutte est entrée dans toutes les familles du Sénégal.»  Si quelques petits malins et intellectuels inutiles ne peuvent pas faire ombrage à la lutte pourquoi donc tant d’invectives et même des insanités adressées jusqu’aux institutions éducatives ? « L’université ne fabrique que des chômeurs »dit-il. Phrase inintelligente et fausse qui nous rappelle ces propos que l’on entend souvent : « Tous les africains sont pauvres », « L’Afrique pèse trois pour cent du commerce mondiale », « il y a trop de littéraires dans ce pays », « la plupart des hommes mariés ont des maitresses ». S’il avait fait des études comme il semble l’insinuer il ne tomberait pas dans cette vulgaire réification qu’un petit étudiant de première année de sociologie ne ferait pas. S’il avait des notions de psychologie collective, il aurait su que les sénégalais entretiennent une relation d’attraction-répulsion avec le monde de la lutte que des simples d’esprit qualifient d’hypocrite alors qu’il n’en est rien. Ce n’est que le phénomène du paradoxe. Les sénégalais aiment et détestent la lutte à la fois. En témoignent les critiques violentes et fréquentes sous ouverts de références, pas seulement religieuses, contre la lutte à coté des scènes d’hystérie collective à la fin des combats. La lutte est restée à sa place malgré son succès. C’est ce qui met en rogne Mouhamed Ndao Tyson. A ce propos le  lutteur est juste et perspicace !

  Au Sénégal la lutte règne mais elle ne « gouverne pas ». C’est « une domination sans hégémonie » pour reprendre l’expression du philosophe Indien Ranajit Guha. Que veut-on de plus ? Il n’y a pas très longtemps on l’a entendu déclarer qu’un lutteur est plus utile qu’un « Bac+4 ». Il n’y a eu aucune réplique ! Sauf les nombreuses et humiliantes raclées qu’il a subies depuis lors. Tyson est un champion qui ne gagne pas. Il n’est pas le seul au Sénégal. Il y a ici des savants qui n’ont rien découvert, des politiciens apparemment cultivés mais qui n’ont rien lu, des cinéastes officiels qui n’ont plus tourné depuis trente ans, des religieux incultes, des musiciens populaires mais qui chantent faux, des écrivains illettrés et tout juste alphabétisés, des étudiants et des journalistes qui n’ont pas le niveau de langue d’un bon élève de CM2 à l’époque du CLAD. Le Sénégal c’est cela aussi.

 Depuis combien d’années ce lutteur venu du Saloum et qui revendique une certaine « pikinité » comme si Kaolack n’était pas une ville  nourrit aussi ce complexe d’infériorité qui pousse beaucoup de Sénégalais à brouiller leur filiation originaire par cette formule angliciste impropre, « come on Town » comme si la ville ou ce que l’on croit être une ville est le lieu de la seconde naissance, de la bien-naissance. A ce propos le jeune philosophe Babacar Diop a eu raison d’écrire dans son ouvrage autobiographique, Le feu sacré de la liberté :« Je suis un métis de sang et de culture(…) j’ai grandi entre la tradition et la modernité. J’ai grandi sous l’influence de cultures différentes. J’ai vécu entre la campagne et la ville(…) Je suis un homme de ma génération. Notre époque est celle du métissage.» Il ne saurait y avoir de hiérarchie filiale entre l’appartenance au Saloum et la vie à Dakar. Lorsque les Sénégalais invoquent leur origine campagnarde, ils le font de façon désinvolte et « politique ». Une manière de se donner une bonne conscience et proclamer dans le même temps une authenticité, qui dans leur fantasme de la pureté des origines, est forcément liée aux villages. Or la ville est l’un des hauts lieux de fabrication de la culture. Des observateurs les plus fins peinent même à comprendre ce cosmopolitisme global, dont parle le puissant critique littéraire indien Homi K. Bhabha dans un livre formidable : LES LIEUX DE LA CULTURE, UNE THEORIE POSTCOLONIALE : « Ce type de cosmopolitisme global ne manque jamais de célébrer un monde de cultures plurielles et de peuples situées à la périphérie, tant qu’ils produisent de confortables marges de profit des sociétés métropolitaines ». Aucune discussion sérieuse ne peut se faire aujourd’hui autour de la tradition et de la culture sans Homi K. Bhabha, Paul Gilroy, Achille Mbembe et Souleymane Bachir Diagne. Avis à tous ceux qui n’aiment pas les savants !

 La culture et même la tradition n’est pas toujours ce que l’on pense. Elles ne sont pas l’énoncé d’une authenticité fixe et immuable. Ceci n’est pas une digression, la lutte étant une pratique gymnique qui est organiquement liée à la culture et aux traditions ancestrales. Nous avons écrit dans, L’insoutenable omniprésence de la lutte au Sénégal, la chose suivante : « En Afrique traditionnelle, les lutteurs sont les héritiers naturels des grands guerriers de l’époque Ceddo. Le lutteur en vérité est un chevalier sans cap ni épée. Mais il lui reste le feu sacré du combat. Le champ de bataille n’est plus « Ngol-Ngol, Guilé ou Somb » (lieux de batailles historiques sur le territoire sénégalais à l’époque Ceddo), mais l’arène où le gladiateur regarde la mort en face pour défendre son honneur. Ce n’est pas tant la victoire qu’il cherche mais c’est le déshonneur et l’opprobre qu’il évite. » Tout le sens de la citation de Hemingway se trouve ici commenté, puisque les lutteurs d’aujourd’hui ne mettent plus en jeu leur peau. La seule règle du jeu procède de la popularité et de l’argent. Une logique « mercantile » qui nous interdit de réfléchir sur l’origine licite ou non de l’argent de la lutte et comment les montages financiers sont faits.

 Du reste les origines de la lutte sont controversées malgré le semblant de conformisme autour de la question. Seydou Nourou Ndiaye, le directeur de la maison d’éditions Papyrus, grand défenseur de l’édition en langue nationale, qui a édité « Doomi Golo » de Boubacar Boris Diop affirme, quant à lui, que cette forme de lutte telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui est une création coloniale. Le premier promoteur fut un européen qui a organisé un combat de lutte qui a failli tourner au drame, le combat se déroulant en haut d’un immeuble. C’est une piste intéressante  à explorer et documenter au moment où l’on dit que la lutte est un facteur de développement ; une assertion qui ne mérite aucun commentaire tant la grossièreté du propos n’a d’égal que la goujaterie de ceux qui le disent.

 Les sportifs les plus riches du monde n’ont pas l’argent à la bouche, ils évitent d’en parler, essayant même d’aller au-delà des choses en s’adonnant à des activités caritatives. Ce n’est pas le cas de « Tyson » qui en parle tout le temps comme s’il était un américain. Encore que tous les américains ne sont pas « américains », tous les américains ne sont pas des « yankees ». Un New-yorkais n’a rien à voir avec un habitant du Vermont. L’Amérique est un pays-continent. Il y a beaucoup de fantasmes et de clichés sur le pays de l’oncle Sam. « Mouhamed Ndao » pense comme beaucoup de jeunes Sénégalais qu’il faut se dire américain, « Cana » ou s’appeler Tyson pour être moderne et pragmatique. Un problème d’identité !

 Toutefois, Mouhamed Ndao « Tyson » restera un personnage singulier et intéressant du point de vue de la modernité africaine. Il a symbolisé cette tentative de créer une génération différente mais qui, au fil du temps, s’est révélé comme un épiphénomène dépassé par le cours rapide de l’histoire parce qu’il n’avait pas de contenu. Tout est dans l’énoncé, c'est-à-dire le message lui-même. La génération « Bul Faalé » comme « la génération du concret » ont tous les deux une maladie congénitale : La faiblesse de l’énoncé. Penser que le Bien est seulement dans le concret ou le « Bul Faalé », c’est exclure l’Abstrait et l’Esprit qui ne cesseront de gouverner ce monde. Bien malin qui peut échapper à la grammaire et à la littérature !

 

 Khalifa Touré

Sidimohamedkhalifa72@gmail.com

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Que vaut le prix Nobel de littérature aujourd’hui ?

« J’ai connu toutes les formes de déchéance, y compris le succès » Emil Cioran, écrivain roumain

La nouvelle vient de tomber, l’académie royale de Suède vient de décerner le prix Nobel de Littérature au très discret Patrick Modiano, écrivain français qui succède à Jean Marie Gustave Le Clezio au palmarès français ;ce dernier l’a obtenu en 2008. Pourtant en France on ne parle que de Michel Houellebecq l’homme à l’écriture sulfureuse qui aurait pu être un grand écrivain s’il ne s’était pas embourbé dans la fange de l’islamophobie et une écriture à la crudité repoussante, du moins pour les puritains ; cet homme est un vrai talent. La scandaleuse et froide Christine Angot avec son fameux « Inceste » qui a secoué plus d’un lecteur, la sympathique Marie Darrieussecq, le médiatique Frédéric Beigbeder avec son « 99 Francs » et le très russophile Emmanuel Carrère ont le vent en poupe à travers l’hexagone. Toutefois ces derniers n’ont jamais été cités comme prétendants au prix Nobel. Et pour cause. Ils restent loin derrière Yves Bonnefois, écrivain, traducteur et chercheur français émérite qui figure aux cotés des nord- américains Philip Roth, James Ellroy et Don De Lillo,  du franco-tchèque Milan Kundera, du poète syrien Adonis, de l’Israélien Amos Oz, de l’Albanais Ismaël Kadaré comme de sérieux prétendants au prix Nobel. Il n’est certainement pas dit dans le Grand Livre, lorsque la littérature était dans les limbes, qu’un chercheur n’est pas digne du Prix. Cette idée peut faire sourire et même rire.

Au reste les deux choix les plus audacieux du Jury restent les prix accordés à Winston Churchill et Henry Bergson. Aujourd’hui, les gardes-frontière du savoir (pour reprendre le mot du Pr. Hamady Aly Dieng) auraient crié au scandale en disant « bébétement » que ces deux « personnalités » ne sont pas des littéraires. Les mémoires de guerre de Churchill pour lesquels il a obtenu le prix font 12 volumes. Excusez du peu ! Quant à Henri Bergson il a littéralement dilaté le temps pour offrir aux grands créateurs comme Marcel Proust (un autre oublié) des possibilités infinies. La littérature n’est peut-être pas ce qu’on pense.

Gaston Bachelard a vu juste en écrivant ces mots lumineux : « Dès qu’on lit une œuvre avec ces nouveaux moyens d’analyse, on participe à des sublimations très variées qui acceptent des images éloignées et qui donnent essor à l’imagination dans des voies multiples.» Cette nouveauté-là, la vieille garde de l’académie royale qui décerne le prix Nobel, en a certainement peur. La littérature s’est renouvelé depuis les Kafka, Joyce, Proust, Beckett et Faulkner. Beaucoup de profs, dont je suis, et des analystes littéraires ont du mal à accepter cette révolution esthétique. Bachelard renchérit de façon plus subtile en disant : « La critique littéraire classique entrave cet essor divergent. Dans ses prétentions à une connaissance psychologique instinctive, à une intuition psychologique native, qui ne s’apprend pas, elle réfère les œuvres littéraires à une expérience psychologique désuète, à une expérience ressassée, à une expérience fermée. Elle oublie simplement la fonction poétique qui est de donner une forme nouvelle au monde qui n’existe poétiquement que s’il est sans cesse réimaginé. » Il aurait pu se voir décerner le prix Nobel non pas grâce à ces fragments tirés de « L’eau et les rêves » dont la simple évocation nous donne des frissons, mais à sa contribution inégalée à l’herméneutique littéraire. Lisez « Psychanalyse du feu » ou « La poétique de l’espace », vous serez peut-être convaincus !  On peut en dire autant de Jacques Derrida. Mais, trop classique,  le jury du Nobel est coutumier des faits. Hélas !

Selon l’écrivain afro-américaine Toni Morisson (lauréate du Prix) l’absence, jusqu’ici, de Philip Roth au palmarès du Prix Nobel de littérature est un véritable scandale. Nous estimons pour notre part que l’influence de Milan Kundera dans la culture littéraire mondiale est bien plus importante que bon nombre de Prix Nobel. Son absence au palmarès est une véritable hérésie. Nous avons déjà écrit les mots suivants : « L’on oublie souvent que le plus prestigieux des prix littéraires, le Prix Nobel de Littérature en l’occurrence, est passé à coté de quatre grands monuments de la littérature mondiale. Il s’agit de Léon Tolstoï, Franz Kafka, Emile Zola et Aimé Césaire. Ce fut un grand regret et même une « bourde monumentale » que l’Académie Royale n’aborde presque jamais. C’est la partie honteuse à cacher. Autant dire qu’un prix littéraire reste très « utile » mais il n’est pas forcément le nec plus ultra, la pointe acérée de l’œuvre de toute une vie. ». Et depuis nous n’avons pas changé d’avis.

C’est à croire que l’académie royale malgré ses explications peu convaincantes, n’aime pas les grands créateurs, les « esprits dérangés » de la littérature, ceux dont l’œuvre fait se confondre le ciel et la terre. Les prix Nobel de littérature pour leur grande partie à quelques exceptions près sont les prix Nobel de la littérature linéaire. L’académie n’aime peut être pas les grandes explorations, « la spéléologie littéraire. » En 2005 un fait inédit s’est  déroulé en pleine session du Prix Nobel. L’immense critique littéraire  et par ailleurs professeur de littérature scandinave Knut Ahnlund, membre de l’académie royale a claqué violemment la porte du jury en s’opposant vertement à la nomination de l’écrivain autrichienne Elfriede Jelinek, auteure de « La pianiste » qui a du reste été porté au cinéma par le talentueux metteur en scène autrichien Michael Haeneke. Elle n’avait écrit que depuis dix ans seulement. Knut Ahnlund a estimé que le choix porté sur Jelinek est « un choc d’une extrême gravité ayant causé des dommages irréparables à la littérature de manière générale et à la réputation du prix en particulier. » Malgré l’importance d’un Günter Grass, les mauvaises langues disent  qu’il ya trop d’écrivains de langue allemande qui figurent au palmarès ces dernières années. Des écrivains africains comme le congolais Sony Labou Tansi et l’algérien Kateb Yacine n’ont rien àenvier aux prix Nobel de ces dernières années. Tous les prix Nobel sont de bons écrivains, des auteurs singuliers, mais ils ne sont pas tous de grands écrivains.  Tous les prix Nobel ne sont pas William Faulkner, John Steinbeck, Ernest Hemingway et Samuel Beckett ou Yasunari Kawabata. Des choixjudicieux et heureux du reste.

 Quant à Patrick Modiano ila ceci d’intéressant  qu’il n’est pas un écrivain « politique ». Mais soyons clair ce garçon de 69 ans né à la fin de la guerre ne manque pas de sens. Il n’ya pas de grand auteur sans grand idéal. Il est à la littérature « française » ce que Térence Malick est au cinéma. C’est en quelque sorte un Michel Bouquet de la littérature. Du moins en ce qui concerne les media. Sauf qu’il compte quelques apparitions à des émissions littéraires. Peu généreux en expression orale, il parle lentement. Un taciturne en quelque sorte lorsqu’il s’agit de parler à la presse mais un bavard en littérature. Et quel bavard ! Une unité particulière traverse l’œuvre modianesque qui restitue de façon singulière les choses, les êtres, les situations et les lieux sous l’occupation. Modiano est un écrivain prolixe qui mérite largement le prix Nobel de littérature.

Au reste l’erreur monumentale de l’académie royale est de penser que des auteurs comme les Kundera et autres Philip Roth ne sont que des écrivains- culte ; ce n’est donc pas au public de lecteurs de faire pression sur le jury. Dangereux sentiment d’orgueil qui ne rend pas service à la culture ! C’est comme penser que des films-culte comme « Scarface », « le parrain » ou « Pulp Fiction » ne sont pas de grandes oeuvres. On peut penser que l’académie a peut-être peur du syndrome Jean Paul Sartre qui a refusé le Prix en 1964, estimant, entre autres raisons, que le Nobel est « beaucoup trop tourné vers l’occident ». Un Milan Kundera pourrait bien le faire. N’a-t-il pas refusé d’entrer à l’académie française ? Mais cette fois-ci le jury n’est pas passé à coté. Patrick Modiano est certainement le triomphe de la discrétion et de l’humilité.

Khalifa Touré

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Les francophones doivent-ils quitter la bibliothèque coloniale ?

«  L'école où  je pousse nos enfants tuera en eux ce qu'aujourd'hui nous aimons et conservons avec soi, à juste titre. Si je leur dis d’aller à l’école, ils iront mais en apprenant ils oublieront, ce qu’ils apprendront vaut-il ce qu’ils oublieront ?»

La grande royale, l’aventure Ambigüe

 Oh ! Il n’est pas question ici d’abandonner l’école ou de supprimer le français en tant que langue véhiculaire. Loin s’en faut ! Cheikh Hamidou Kane est suffisamment subtil et clairvoyant pour éviter de mettre dans la bouche de son personnage une idée aussi sommaire et abrupte. C’est l’école en tant qu’ « appareil idéologique », pour reprendre le mot d’Antonio Gramsci, qui se trouve ici non pas remise en cause mais « problématisée ». Cet exercice intellectuel qui tente de réinvestir la « conscience de classe » dans les rapports de pouvoir qui n’ont jamais cessé de structurer nos relations avec le Nord (pour ne pas dire l’Occident) et son entreprise coloniale n’est pas une préoccupation d’époque, une question d’actualité comme on l’insinue souvent dans nos pays francophones. C’est un problème historique qui dépasse la Françafrique dont la continuité est subtilement niée aujourd’hui à travers les contorsions intellectuelles d’une certaine presse francophone qui est complètement dans le déni de réalité. La francophonie n’a rien à voir avec la Françafrique dit-on maintenant. Soit ! Mais qu’il soit permis au moins de réfléchir et de problématiser une notion qui est certainement en mutation permanente. L’erreur des organisateurs du contre-sommet de la francophonie est de n’avoir pas su mesurer à sa juste valeur la gravité des questions pertinentes qu’ils posent. Ils ont raison sur toute la ligne mais ils s’expriment mal et même très mal. Cela ne veut pas dire qu’ils ont tort. Pense-t-on s’attaquer à un mastodonte comme l’organisation de la francophonie avec de la simple générosité et des slogans ? Il ya toute une superstructure derrière la Francophonie. Il ya des formes de lutte et une manière de s’exprimer qui peut discréditer le plus noble des combats. Mais au moins il faut reconnaitre qu’ils ont fait quelque chose. Il faut par ailleurs saluer le geste du président François Hollande d’aller se recueillir et célébrer la mémoire des preux tirailleurs qui sont tombés à Thiaroye. Quant à la décision de rendre au Sénégal les archives de ce douloureux événement, elle est tout simplement historique. Encore faudrait-il que nos dirigeants aient le sens de l’histoire. La France de François Hollande a compris qu’il ya une forte aspiration de la jeunesse africaine à plus d’émancipation et que l’Afrique peut échapper à la France si elle s’entête en une attitude paternaliste. Nos dirigeants devraient en « profiter », laisser la jeunesse s’exprimer pour que les Etats africains aillent vers une indépendance respectable. Il est triste de constater que les Etats du Nord comprennent mieux la marche de notre peuple. C’est tout simplement parce qu’ils sont informés et prennent des décisions « documentés ». Mais le combat n’est pas terminé ! Restons vigilant. Tant qu’il ya de la vie il y aura toujours des raisons de se battre et « L’Aventure Ambiguë » et d’autres textes nous en donne les raisons.

  En effet Cheikh Hamidou Kane a réussi la gageure d’identifier une problématique essentielle : les rapports de domination et de pouvoir véhiculés par le savoir. En ce sens l’auteur de l’aventure Ambigüe reste l’un des précurseurs les plus « prophétiques » de la théorie postcoloniale. Cheikh Hamidou Kane est un philosophe de l’altérité, un mystique de la finitude. Son « essentialisme pragmatique » loin du racisme est une direction importante pour comprendre les enjeux politiques mais surtout culturels qui animent notre situation de colonisé.

Aujourd’hui une comparaison rigoureuse fondée sur des éléments comparatifs inévitables entre les intellectuels  francophones et anglophones montre de façon flagrante non seulement des traditions intellectuelles différentes mais un rapport au colonialisme « honteusement » contradictoire. Il n’y a que dans nos pays francophones où l’on se permet d’isoler les enjeux de développement de la toujours lancinante question coloniale.

 Paradoxalement la théorie postcoloniale est presque née en France nourrie qu’elle est par les écrits de Michel Foucault, Jacques Derrida et Gilles Deleuze. Autre paradoxe suprême : Des auteurs francophones comme Cheikh Hamidou Kane, Cheikh Anta Diop et Franz Fanon  sont des références incontournables pour des théoriciens du postcolonialisme. Des  « francophones convertis à l’anglophonie » comme le camerounais Achille Mbembe et le congolais Valentin Mudimbe sont allés chercher dans le monde anglophone non pas la langue mais les valeurs et la tradition intellectuelle de refus dans la sphère scientifique. Cette tradition intellectuelle de refus existait dans « le monde francophone » mais il y eut comme solution de continuité, une rupture inexpliquée au moment où dans le monde anglophone le feu intérieur continuait à brûler. Le refus existe dans le monde francophone mais il n’est plus traditionnel, il est devenu marginal et presque pathologique parce que discrédité insidieusement par un pseudo-pacifisme de mauvais aloi et une science prétendument neutre.

  « L’Orientalisme », le texte fondateur des études postcoloniales n’a-t-il pas  été écrit par un anglophone ? L’américano-palestinien Edward Saïd, un passage obligé pour tous ceux qui veulent comprendre les rapports de domination depuis les origines. Ce grand penseur a « déconstruit la prose coloniale » par son incommensurable érudition littéraire comme le très brûlant Aimé Césaire l’avait réussi à travers son réquisitoire mortel : « Discours sur le colonialisme ». Nous pouvons en dire autant de l’intellectuel indien Homi K. Bhabha, professeur de littérature anglaise et américaine à l’Université Harvard. Il est à ce jour l’un des théoriciens les plus importants et les plus influents du postcolonialisme. Son ouvrage « Les lieux de la culture : Une théorie postcoloniale » est un texte incontournable pour comprendre les questions actuelles d’identité, d’appartenance nationale et de domination culturelle. Selon Toni Morrison, prix Nobel de littérature, « Aucune discussion sérieuse sur le postcolonialisme n’est concevable sans se référer à Monsieur Bhabha ». 

Paul Gilroy n’est pas en reste, « Ouvreur d’imaginaire », selon l’expression fleurie d’Achille Mbembe, ce grand garçon en dreadlocks est titulaire de la chaire Anthony Giddens de théorie sociale à la London School of Economics. Il est l’auteur du fameux « L’Atlantique noir : Modernité et double conscience », l’un des plus grands événements intellectuels de la deuxième moitié du 20ème siècle. Ouvrage étrange mais rigoureux, il s’est distingué dans le monde des idées par sa thèse fondamentale bâtie autour de cette « formation interculturelle et transnationale » qu’il appelle « l’Atlantique noir » qui, pense-t-il, est une partie de la modernité occidentale et africaine à la fois. Ainsi des figures diverses comme Spike Lee, Walter Benjamin, Richard Wright, William Du Bois et même Hegel passent devant nous et forment cette « identité noire » complexe et diverse. Que dire de Madame Gayatri Spivak ? Son fameux livre « Les subalternes peuvent-elles parler ? » est « l’un des textes de la critique contemporaine et des études postcoloniales  les plus discutés dans le monde depuis vingt-cinq ans » selon Jérôme Vidal. Ce livre qui à l’origine est un article scientifique (109 pages) est un texte difficile, par moments abstrait mais délicieux et éclairant sur les rapports de domination.

Lisez le philosophe « zaïrois » Valentin Mudimbe, l’un des plus grands penseurs africains, l’heureuse expression « sortir de la bibliothèque coloniale » lui appartient d’ailleurs. Penseur de la différence, ses essais, romans et textes poétiques nous révèlent une violence provoquée par la doublure identitaire. Philosophe de l’herméneutique, Mudimbe est à l’Afrique ce qu’Edward Saïd est à l’Amérique. Ils partagent ce grand intérêt qu’ils ont pour l’étude du discours en tant que pouvoir. Professeur à l’université Duke aux USA, une partie de son œuvre prolixe est aujourd’hui écrite en anglais.  
Que dire d’Achille Mbembe ? Intellectuel camerounais converti à l’anglophonie, son œuvre fondamentale « De la Post-colonie : Essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine » est parue en même temps en Anglais et en français. Ce « jeune » intellectuel à la verve fleurie est un théoricien incontournable du post colonialisme. Écrivain au style particulier par la violence des mots qui s’entrechoquent, il a réussi le pari de créer son propre monde en parlant de l’Afrique et de l’occident en des termes étonnants.

 Mais qui a dit que le colonialisme est terminé? Il suffit de lire et d’écouter les intellectuels africains anglophones ou ceux convertis à l’anglophonie pour  comprendre et voir dans toute sa vérité, la manière avec laquelle les rapports de domination surtout avec l’ancien pays colonisateur, sont posés avec une légèreté et une mollesse étonnantes en « francophonie ». Nicholas Sarkozy n’aurait jamais osé dire son « discours de Dakar » chez les anglophones, même en rêve. D’ailleurs la réponse la plus cinglante vient d’Achille Mbembe qui a défié Sarkozy de dire les mêmes âneries à Accra ou Pretoria, il provoquerait dit-il des émeutes raciales.

Pourtant nous sommes dans le pays de Cheikh Anta Diop. Mais que s’est-il passé pour qu’on en arrive à ce type d’intellectuels mous, des fayots de l’esprit ? Ailleurs, les intellectuels ont transmis à la société civile ce feu intérieur en développant une thématique de la résistance. Dans l’espace francophone, l’idéologie libérale tente de discréditer « la thématique de la résistance » en inculquant aux étudiants l’idée d’une science brute, soi-disant « objective » et non-politique. Depuis les travaux d’Edward Saïd, Noam Chomsky et bien d’autres, on sait que cette « représentation » d’un savoir neutre est erronée et préfabriquée. Le savoir est une production, une création.

 Tout compte fait, ce n’est pas la langue française en tant que matière brute qui est en cause. Mongo Béti, un résistant hors pair, a vécu la moitié de sa vie en France. Agrégé de Lettres classiques il a enseigné la langue française dans ce pays. Pourtant il a donné l’image d’un anti-français invétéré mais en vérité il était plus subtil qu’il ne le laissait paraître.   Son seul combat, le combat de sa vie était de nous sortir de la bibliothèque coloniale, « la bibliothèque des idées reçues » selon l’expression d’Edward Saïd. Pour nos pays « sous-développés » tout doit commencer par-là !

 Khalifa Touré

Sidimohamedkhalifa72@gmail.com

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Date de dernière mise à jour : mercredi, 03 Décembre 2014