Ousmane Sembéne à l'honneur

Un dimanche, un texte : huitième auteur

Mamadou Keita ou le Vieux, comme on l’appelait avec respect, était debout à la gauche de l’estrade. Son corps maigre aux longs bras décharnés qui jaillissaient d’une tunique sans manches était surmonté d’une tête toute en hauteur, entièrement rasée à l’exception d’une barbe blanche un peu hirsute mais qu’il conservait jalousement. Il avait la parole lente mais précise. D’abord il évoqua la pose des premiers rails. Il n’était pas encore de ce monde à l’époque, mais plus tard, il avait vu l’achèvement de la voie ferrée à Koulikoro. Puis il parla des épidémies, des famines, de l’annexion des terres tribales par l’administration du chemin de fer.

Mamadou Keita fit une pause et de ses yeux marrons cerclés de rouge fouilla le public. De son front partaient trois balafres qui descendaient jusqu’au menton et que venaient croiser des petites entailles horizontales. Il vit Ad’jibid’ji et reprit son discours :

- Nous avons notre métier, mais il ne nous rapporte pas ce qu’il devrait, on nous vole. Il n’y a plus de différence entre les bêtes et nous, tant nos salaires sont bas. Voilà des années, ceux de Thiés ont débrayé, ça s’est soldé par des morts, des morts de notre côté. Et voici que cela recommence : en ce moment même, de Koulikoro à Dakar, ont lieu des réunions pareilles à celle-ci. Des hommes  sont venus avant moi sur cette tribune, d’autres vont suivre. Etes-vous prêts à déclencher la grève, oui ou non ? Mais avant, il faut réfléchir.

Tiémoko, de la salle, lui coupa la parole :

-C’est nous qui faisons le boulot, rugit-il, et c’est le même que celui des Blancs. Alors, pourquoi ont-ils le droit de gagner plus ? Parce qu’ils sont des Blancs ? Et quand ils sont malades, pourquoi sont-ils soignés et pourquoi nous et nos familles avons-nous le droit de crever ?  Parce que nous sommes des Noirs ? En quoi un enfant blanc est-il supérieur à un enfant noir ? On nous dit que nous avons les mêmes droits, mais ce sont des mensonges, rien que des mensonges ! La machine que nous faisons marcher, la machine, elle, dit la vérité : elle ne connait ni homme blanc, ni homme noir. Il ne sert à rien de contempler nos feuilles de paie et de dire que nos salaires sont insuffisants. Si nous voulons vivre décemment, il faut lutter.

- Oui, la grève, la grève ! hurla la salle, poings levés.

De la salle à la courette, de la courette aux rues avoisinantes, il n’y avait plus qu’une seule voix : « La grève !». Et cela, dans un désordre indescriptible, chacun voulant donner son avis, son témoignage.

Tiémoko, qui avait interrompu le Vieux, se leva, sa figure bestiale projetée en avant. C’était un hercule de trente ans au corps râblé, aux épaules larges, avec un cou de taureau où saillaient les veines. A son oreille gauche pendait un anneau de Galam en or torsadé. Son tricot jaune était trempé de sueur.

                                         Ousmane Sembéne, Les bouts de bois de Dieu, Paris, Press-pocket, 1960.

Quelques axes de lecture

1-      Mamadou Keita ou le Vieux et Tiémoko : deux tempéraments antinomiques

a-      Le portrait de Mamadou Keita

b-      Le portrait de Tiémoko

2-      Distinguer le récit du discours

3-      Richesse stylistique du passage

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Rappel : Un dimanche, un texte doit constituer un travail participatif

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