Prière d'un petit enfant négre

De Guy Tirolien

Texte cent-troisième 
"Prière d'un petit enfant négre"
Seigneur, je suis très fatigué.
Je suis né fatigué.
Et j'ai beaucoup marché depuis le chant du coq
Et le morne est bien haut qui mène à leur école.
Seigneur, je ne veux plus aller à leur école,
Faites, je vous en prie, que je n'y aille plus.
Je veux suivre mon père dans les ravines fraîches
Quand la nuit flotte encore dans le mystère des bois
Où glissent les esprits que l'aube vient chasser.
Je veux aller pieds nus par les rouges sentiers
Que cuisent les flammes de midi,
Je veux dormir ma sieste au pied des lourds manguiers,
Je veux me réveiller
Lorsque là-bas mugit la sirène des blancs
Et que l'Usine
Sur l'océan des cannes
Comme un bateau ancré
Vomit dans la campagne son équipage nègre...
Seigneur, je ne veux plus aller à leur école, 
Faites, je vous en prie, que je n'y aille plus.  
 
Ils racontent qu'il faut qu'un petit nègre y aille 
Pour qu'il devienne pareil 
Aux messieurs de la ville 
Aux messieurs comme il faut. 
Mais moi, je ne veux pas 
Devenir, comme ils disent, 
Un monsieur de la ville, 
Un monsieur comme il faut. 
Je préfère flâner le long des sucreries 
Où sont les sacs repus 
Que gonfle un sucre brun autant que ma peau brune. 
Je préfère, vers l'heure où la lune amoureuse 
Parle bas à l'oreille des cocotiers penchés, 
Ecouter ce que dit dans la nuit 
La voix cassée d'un vieux qui raconte en fumant 
Les histoires de Zamba et de compère Lapin, 
Et bien d'autres choses encore 
Qui ne sont pas dans les livres. 
Les nègres, vous le savez, n'ont que trop travaillé. 
Pourquoi faut-il de plus apprendre dans des livres 
Qui nous parlent de choses qui ne sont point d'ici ? 
Et puis elle est vraiment trop triste leur école, 
Triste comme 
Ces messieurs de la ville, 
Ces messieurs comme il faut 
Qui ne savent plus danser le soir au clair de lune 
Qui ne savent plus marcher sur la chair de leurs pieds 
Qui ne savent plus conter les contes aux veillées.
Seigneur, je ne veux plus aller à leur école ! 

                                               Guy TIROLIEN, Balles d’or, Présence Africaine,1943.
Quelques axes de lecture
- Un poème lyrique, élégiaque 
- Une prière fort spéciale 
- La question de l'école étrangère : refus de l'assimilation. Tenir compte de l'époque coloniale.
- Une soif de liberté : Les marques d'une prière 
- Quelques regrets formulés 
- Les marques de la distance, du mépris : je / leur
- L'expression de la négation 
- Quelles sont les différentes formules employées pour exprimer la préférence 
- Repérage et interprétation de figures de style : anaphore, comparaison, interrogation oratoire, personnification, métonymie, zeugma, pléonasme, périphrase, hyperbole, etc. 

Insistons sur
* L'élégie est un poème plaintif 
1- L'adverbe 
Dans la phrase, l'adverbe, qui est toujours invariable, précise le moment, le lieu, la manière ou la quantité. 
Exemples : " je suis très fatigué"
" j'ai beaucoup marché"
On parle de locution adverbiale lorsque l'adverbe s'écrit en plusieurs mots.
2- L'adjectif démonstratif désigné un être ou un objet identifié. Il peut mettre en valeur, de façon positive ou négative l'être ou l'objet dont il est question.
Exemple : "Ces messieurs de la ville..."

Bon dimanche à tous ! 
8/05/2016
Clin d'œil à M. Cheikh Thiam Image 97

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Date de dernière mise à jour : dimanche, 08 mai 2016