Une sélection de textes poétiques

Des formes poétiques

Texte quarante neuvième

1-       Un sonnet  régulier

« Je me plains à mes vers … »

Je ne veux point fouiller au sein de la nature, 
Je ne veux point chercher l'esprit de l'univers, 
Je ne veux point sonder les abîmes couverts, 
Ni dessiner du ciel la belle architecture.

 

Je ne peins mes tableaux de si riche peinture, 
Et si hauts arguments ne recherche à mes vers, 
Mais suivant de ce lieu les accidents divers 
Soit- de bien, soit de mal, j'écris à l'aventure.

 

Je me plains à mes vers, si j'ai quelque regret, 
Je me ris avec eux, je leur dis mon secret, 
Comme étant de mon cœur les plus sûrs secrétaires.

 

Aussi ne veux-je tant les peigner et friser, 
Et de plus braves noms ne les veux déguiser, 
Que de papiers journaux, ou bien de commentaires.

Joachim Du Bellay, Les Regrets.

Sonnet régulier : rimes ABBA ABBA CCD EED

Texte cinquantième

2 -  Un sonnet  irrégulier

L'ennemi

Ma jeunesse ne fut qu'un ténébreux orage,
Traversé çà et là par de brillants soleils;
Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,
Qu'il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.

Voilà que j'ai touché l'automne des idées,
Et qu'il faut employer la pelle et les râteaux
Pour rassembler à neuf les terres inondées,
Où l'eau creuse des trous grands comme des tombeaux.

Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve
Trouveront dans ce sol lavé comme une grève
Le mystique aliment qui ferait leur vigueur ?

- O douleur! ô douleur! Le Temps mange la vie,
Et l'obscur Ennemi qui nous ronge le cœur
Du sang que nous perdons croît et se fortifie !
Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal

Sonnet irrégulier : rimes ABAB CDCD EEF GFG

Un rondeau et un pantoum

Texte cinquante-et-unième

3-   Un rondeau

 Petit Amour, inspire-moi;
Je veux, en l'honneur de ma foi,
Peindre la beauté que j'adore.
Son teint frais fait honte à l'Aurore
Et son bel œil nous fait la loi.
 
Sa main sait tout ravir à soi,
Elle a le port digne d'un Roi,
Et le pied même, ou je l'ignore,
         Petit.
 
Mais las! Amour, je m'aperçois
Que j'omets un je ne sais quoi;
Fais-le moi voir, Dieu que j'implore.
Car je n'en puis qu'en dire encore,
Il est bien vrai que je le crois
         Petit.

Claude Malleville, 1592-1647

Texte cinquante-deuxième

4- Un pantoum 

Les papillons jouent à l'entour sur leurs ailes ;
Ils volent vers la mer, près de la chaîne des rochers.
Mon cœur s'est senti malade dans ma poitrine,
Depuis mes premiers jours jusqu'à l'heure présente.

Ils volent vers la mer, près de la chaîne de rochers...
Le vautour dirige son essor vers Bandam.;
Depuis mes premiers jours jusqu'à l'heure présente,
J'ai admiré bien des jeunes gens ;

Le vautour dirige son essor vers Bandam,...
Et laisse tomber de ses plumes à Patani.
J'ai admiré bien des jeunes gens ;
Mais nul n'est à comparer à l'objet de mon choix.

Il laisse tomber de ses plumes à Patani.
Voici deux jeunes pigeons !
Aucun jeune homme ne peut se comparer à celui de mon choix,
Habile comme il l'est à toucher le cœur.

Victor Hugo

Une ballade et un calligramme

Texte cinquante-troisième

5- Ballade pour une amoureuse

Muse au beau front, muse sereine,
Plus de satire, j'y consens.
N'offensons pas avec ma haine
Le calme éther d'où tu descends.
Je chante en ces vers caressants
Une lèvre de pourpre, éclose
Sous l'éclair des cieux rougissants,
Ici tout est couleur de rose.

Ma guerrière a le front d'Hélène.
Son long regard aux feux puissants
Resplendit comme une phalène.
Tout est digne de mes accents :
Là, sur ces contours frémissants
Où le rayon charmé se pose,
La neige et les lys fleurissants ;
Ici tout est couleur de rose.

Quelle tendre voix de sirène,
Au soir, aux astres pâlissants
Dira la blancheur de ma reine ?
Éteignez-vous, cieux languissants !
O chères délices ! je sens
Se poser sur mon front morose
Les longs baisers rafraîchissants !
Ici tout est couleur de rose.


Que de trésors éblouissants
Et dignes d'une apothéose !
Fleurs splendides, boutons naissants,
Ici tout est couleur de rose.

Théodore de Banville

6- Texte cinquante-quatrième

 Images 21

Cafa s10

Texte cinquante-cinquième

 7- Exemple de vers libres : Fleurs

D’un gradin d’or, - parmi les cordons de soie, les gazes grises, les velours verts et les disques de cristal qui noircissent comme du bronze au soleil, - je vois la digitale s’ouvrir sur un tapis de filigranes d’argent, d’yeux et de chevelures.

Des pièces d’or jaune semées sur l’agate, des piliers d’acajou supportant un dôme d’émeraudes, des bouquets de satin blanc et de fines verges de rubis entourent la rose d’eau.

Tels qu’un dieu aux énormes yeux bleus et aux formes de neige, la mer et le ciel attirent aux terrasses de marbre la foule des jeunes et fortes roses.

                                                        Arthur Rimbaud, Illuminations, 1886.

Texte cinquante-sixième

 8- Exemple de poème en prose : Les fenêtres

Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. Il n’est pas d’objet plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux, plus éblouissant qu’une fenêtre éclairée d’une chandelle. Ce qu’on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie.

Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris, poème xxxv

1 vote. Moyenne 5.00 sur 5.

Ajouter un commentaire

 

Date de dernière mise à jour : dimanche, 19 avril 2015