Batouala de René Maran

Texte soixante-sixième

                                                                                                            Des chairs à impôts

Levé, Batouala criait et gesticulait.

« Je ne me lasserai jamais de dire la méchanceté des Blancs. Je leur reproche surtout leur duplicité. Que ne nous ont-ils pas promis ! Vous reconnaitrez plus tard, disent-ils, que c’est en vue de votre bonheur que nous vous forçons à travailler.

«  L’argent que nous vous obligeons à gagner, nous ne vous en prenons qu’une infime partie. Nous nous en servirons pour vous construire des villages, des routes, des ponts, des machines qui, au moyen du feu, marchent sur des barres de fer.

«  Les routes, les ponts, ces machines extraordinaires, où ça ? Mata ! Nini ! Rien ! Bien plus, ils nous volent jusqu’à nos derniers sous, au lieu de ne prendre qu’une partie de nos gains ! Et vous ne trouvez pas votre sort lamentable ? …

« Il y a une trentaine de lunes, notre caoutchouc, on l’achetait encore à raison de trois francs le kilo.

« Sans l’ombre d’explication, du jour au lendemain, la même quantité de « banga » ne nous a plus été payée que quinze sous-un méya et cinq bi’mbas ! Et le gouverneur a  juste choisi ce moment pour élever notre impôt de cinq à sept et dix francs !

  • Or, personne n’ignore que, du premier jour de la saison sèche au dernier de la saison des pluies, notre travail n’alimente que l’impôt, lorsqu’il ne remplit pas, en même temps, les poches de nos commandants.
  • "Nous ne sommes que des chairs à impôt. Nous ne sommes que des bêtes de portage. Des bêtes ? Même pas. Un chien? Ils le nourrissent, et soignent leur cheval. Nous? Nous sommes moins que ces animaux, nous sommes plus bas que les plus bas. Ils nous tuent lentement."
    Une foule suant l'ivresse se pressait derrière la troupe constituée par Batouala, les anciens, les chefs et leurs capitas.
    Il y eut des injures, des insultes. Batouala avait mille fois raison. Jadis, avant la venue des Blancs on vivait heureux. Travailler peu, et pour soi, manger, boire et dormir, de loin en loin avoir des palabres sanglantes où l'on arrachait le foie des morts pour manger leur courage, et se l'incorporer,-tels étaient les jours heureux que l'on vivait, jadis, avant la venue des Blancs.
    Renè Maran, Batouala,1921,© Albin Michel, Paris. Extrait de l’Anthologie Littérature francophone

                                                                      Quelques axes de lecture

  • Batouala : un personnage éponyme, lanceur d’alerte, initiateur de la révolte
  • Batouala signifierait-il « bas-toi là ? »
  • La duplicité des Blancs, vendeurs d’illusions / La surexploitation des populations autochtones
  • La nostalgie du temps perdu
  • Qu’est-ce qui relève du récit, du discours ?
  • La valeur de la négation
  • Les valeurs des temps et modes verbaux
  • Repérage et interprétation de figures de style : pléonasme, anaphore,  périphrase, comparaison, métaphore, allégorie, hyperbole, interrogation oratoire, etc.

Sunumbir insiste sur :

Quelques figures de style :

Lien utile : http://www.sunumbir.com/pages/methodologies-et-autres/les-figures-de-style-ou-de-rhetorique.html

  1. L’anaphore : Elle consiste à répéter les mêmes mots, en tète de phrases, de vers successifs ou de groupes de mots. Elle rythme la phrase, souligne un mot, une obsession tout en dégageant un thème.
    Extrait du texte : « Jadis, avant la venue des Blancs » une expression employée deux fois dans le dernier paragraphe du texte pour traduire une insistance et une nostalgie, un regret.
  2. L’hyperbole : C’est l’exagération dans les termes qu’on emploie. Elle amplifie  les termes d’un énoncé afin de mettre en valeur un objet ou une idée. Elle crée ainsi, une emphase : courante dans la langue familière, elle constitue un support de la parodie.
    Extrait du texte : « Batouala avait mille fois raison »
  3. La périphrase : Elle consiste à remplacer un mot par une expression de sens équivalent qui évite une répétition ou donne une explication. La périphrase peut attirer l’attention sur une qualité.


Extraits du texte : « des machines qui, au moyen du feu, marchent sur des barres de fer. » désignant le train

« du premier jour de la saison sèche au dernier de la saison des pluies » pour désigner toute l’année

Bon dimanche !  21/06/2015

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Date de dernière mise à jour : dimanche, 21 juin 2015