L’épilogue de Madame Bovary

Texte quatre-vingt-quatorzième :

 L’épilogue de Madame Bovary

«  Pauvre Charles ! »

Par respect, ou par une sorte de sensualité qui lui faisait mettre de la lenteur dans ses investigations, Charles n’avait pas encore ouvert le compartiment secret d’un bureau de palissandre dont Emma se servait habituellement. Un jour, enfin, il s’assit devant, tourna la clef et poussa le ressort. Toutes les lettres de Léon s’y trouvaient. Plus de doute, cette fois ! Il dévora jusqu’à la dernière, fouilla dans tous les coins, tous les meubles, tous les tiroirs, derrière les murs, sanglotant, hurlant, éperdu, fou. Il découvrit une boîte, la défonça d’un coup de pied. Le portrait de Rodolphe lui sauta en plein visage, au milieu des billets doux bouleversés.

On s’étonna de son découragement. Il ne sortait plus, ne recevait personne, refusait même d’aller voir ses malades. Alors on prétendit qu’il s’enfermait pour boire.

Quelquefois pourtant, un curieux se haussait par-dessus la haie du jardin, et apercevait avec ébahissement cet homme à barbe longue, couvert d’habits sordides, farouche, et qui pleurait tout haut en marchant.

Le soir, dans l’été, il prenait avec lui sa petite fille et la conduisait au cimetière. Ils s’en revenaient à la nuit close, quand il n’y avait plus d’éclairé sur la Place que la lucarne de Binet.

 Cependant la volupté de sa douleur était incomplète, car il n’avait autour de lui personne qui la partageât ; et il faisait des visites à la mère Lefrançois afin de pouvoir parler d’elle. Mais l’aubergiste ne l’écoutait que d’une oreille, ayant comme lui des chagrins, car M. Lheureux venait enfin d’établir les Favorites du commerce, et Hivert, qui jouissait d’une grande réputation pour les commissions, exigeait un surcroît d’appointements et menaçait de s’engager à la concurrence.    

 Un jour qu’il était allé au marché d’Argueil pour y vendre son cheval, – dernière ressource, – il rencontra Rodolphe.

          Ils pâlirent en s’apercevant. Rodolphe, qui avait seulement envoyé sa carte, balbutia d’abord quelques excuses, puis s’enhardit et même poussa  l’aplomb (il faisait très chaud, on était au mois d’août) jusqu’à l’inviter à prendre une bouteille de bière au cabaret.

         Accoudé en face de lui, il mâchait son cigare tout en causant, et Charles se perdait en rêveries devant cette figure qu’elle avait aimée. Il lui semblait revoir quelque chose d’elle. C’était un émerveillement. Il aurait voulu être cet homme.

          L’autre continuait à parler culture, bestiaux, engrais, bouchant avec des phrases banales tous les interstices où pouvait se glisser une allusion. Charles ne l’écoutait pas ; Rodolphe s’en apercevait, et il suivait sur la mobilité de sa figure le passage des souvenirs. Elle s’empourprait peu à peu, les narines battaient vite, les lèvres frémissaient ; il y eut même un instant où Charles, plein d’une fureur sombre, fixa ses yeux contre Rodolphe qui, dans une sorte d’effroi, s’interrompit. Mais bientôt la même lassitude funèbre réapparut sur son visage.        – Je ne vous en veux pas, dit-il.

        Rodolphe était resté muet. Et Charles, la tête dans ses deux mains, reprit d’une voix éteinte et avec l’accent résigné des douleurs infinies :

   – Non, je ne vous en veux plus !

Il ajouta même un grand mot, le seul qu’il ait jamais dit :

– C’est la faute de la fatalité !

       Rodolphe, qui avait conduit cette fatalité, le trouva bien débonnaire pour un homme dans sa situation, comique même, et un peu vil.

       Le lendemain, Charles alla s’asseoir sur le banc, dans la tonnelle. Des jours passaient par le treillis ; les feuilles de vigne dessinaient leurs ombres sur le sable, le jasmin embaumait, le ciel était bleu, des cantharides bourdonnaient autour des lis en fleur, et Charles suffoquait comme un adolescent sous les vagues effluves amoureux qui gonflaient son cœur chagrin.

        À sept heures, la petite Berthe, qui ne l’avait pas vu de toute l’après-midi, vint le chercher pour dîner.

        Il avait la tête renversée contre le mur, les  yeux clos, la bouche ouverte, et tenait dans ses mains une longue mèche de cheveux noirs.

– Papa, viens donc ! dit-elle.

Et, croyant qu’il voulait jouer, elle le poussa doucement. Il tomba par terre. Il était mort.                Trente-six heures après, sur la demande de l’apothicaire, M. Canivet accourut. Il l’ouvrit et ne trouva rien.

        Quand tout fut vendu, il resta douze francs soixante et quinze centimes qui servirent à payer le voyage de mademoiselle Bovary chez sa grand’mère. La bonne femme mourut dans l’année même ; le père Rouault étant paralysé, ce fut une tante qui s’en chargea. Elle est pauvre et l’envoie, pour gagner sa vie, dans une filature de coton.

        Depuis la mort de Bovary, trois médecins se sont succédé à Yonville sans pouvoir y réussir, tant M. Homais les a tout de suite battus en brèche. Il fait une clientèle d’enfer ; l’autorité le ménage et l’opinion publique le protège.

       Il vient de recevoir la croix d’honneur.

                                    Gustave Flaubert, Madame Bovary.

Quelques axes de lecture

- Système énonciatif : relevez les éléments du récit et du discours

- L’ascendance d’Emma sur Charles

-Une fin tragique. Charles, un personnage maudit, ridicule jusqu’à la fin.

- « C’est la faute de la fatalité ! » : un aveu de faiblesse ou de réalisme après la découverte de la vérité ?

-Le triomphe de l’hypocrisie

- Le triomphe d’Homais

- Moralité de l’histoire

- Les valeurs des temps et modes verbaux : imparfait de l’indicatif, passé simple, passé composé, plus-que-parfait, passé antérieur, imparfait du subjonctif, conditionnel passé première forme, etc.

Repérage et interprétation de figures de style : comparaison, métaphore, parallélisme, gradation, ellipse, etc.

Bon dimanche à tous !

6/03/2016

* épilogue ou excipit

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Date de dernière mise à jour : dimanche, 06 mars 2016