Abdoulaye Sadji

Et son classique Maïmouna

Texte seizième                                                                                                          24/08/2014

Première partie

Au moment où Daro frappait à la porte du marabout, celui-ci avait terminé ses ablutions et était retourné à son chapelet, qu’il ne quittait plus, sauf imprévu, jusqu’à la prière suivante.

Ce  marabout, entre parenthèses, avait la réputation de ne manger qu’une fois l’an : à la Korité. Tout le reste du temps, il jeûnait. Sauf à la mosquée, on ne le voyait presque jamais. Il s’était enveloppé de nuit et de mystère. La mère Daro dérangea une porte en roseaux tressés donnant sur un antre à peine éclairé où bougea une forme plaquée sur le sol. Avec des gestes d’une extrême lenteur. Serigne Thierno, sans parler, invita la visiteuse à s’asseoir. Le marabout ne parlait pas tout de suite. La rigueur des dogmes auxquels il obéissait, auxquels il assouplissait son corps, ses organes et son esprit, lui interdisait toute communication avec les hommes du moins par la parole. Il méditait sur des réalités tangibles qui échappaient à la pauvre Daro, si pieuse, mais si ignorante. On entendait, se heurtant, les grains de chapelet bénis qui servent à compter plusieurs fois par jour le nombre de prières indispensables à la sauvegarde des âmes, au rachat du paradis perdu.

Cela dura-t-il dix minutes ? Un quart d’heure ? Qu’importe ! Lorsque  le marabout eut terminé sa muette conférence avec le Très-Haut, il prononça des paroles au sens mystérieux, qui sonnèrent comme une sentence formelle, il roula son chapelet dans ses mains l’arrosa de crachats et bénit longuement son front presque chauve. Il se tourna ensuite vers la visiteuse et commencèrent les longues salutations d’usage. Petites questions et réponses échangées. Serigne Thierno promena le plat de sa main sur le sable fin de la case, y traça quelques arabesques, en prit une poignée qu’il tendit à la femme en disant dans un mauvais « wolof » : « Crache sur ce sable toutes les questions auxquelles tu voudrais une réponse affirmative ou négative. » Puis, il attendit, rêveur.

Daro enferma le sable de sa main crédule et puis elle cracha trois fois, ce qui indiquait qu’elle posait trois questions. Le marabout réclama la poignée de sable qu’il éparpilla sur les signes cabalistiques précédemment tracés. Un silence angoissant s’ensuivit. Yaye Daro tremblait légèrement de devoir maintenant la vérité, la vérité si nue et si cruelle parfois.

                                              Abdoulaye Sadji, Maïmouna, pp. 59-62, cité par Makhily Gassama dans Kuma.

Quelques axes de lecture

-          Yaye Daro, une mére préoccupée par le destin de sa fille Maïmouna

-          Marabout Serigne Thierno : une prouesse, une originalité de la part de Sadji avec une réalité traduite en 3 langues.

-          La posture du marabout : plus qu’une simple incarnation

-          Un univers de croyances, de superstitions rappelant à bien des égards le texte de Kourouma http://www.sunumbir.com/pages/un-dimanche-un-texte/extrait-des-soleils-des-independances.html

-          Repérage de figures de style : pléonasme, hyperbole, comparaison, ellipse, énumération

-          Sa muette conférence avec le Très-Haut : Est-ce une simple périphrase ?

Point grammaticaux

La conjugaison L’imparfait et le passé simple de l’indicatif dans un récit

L’imparfait est le temps de la description d’un tableau, d’une scène, d’une action qui dure dans le passé. Il peut aussi exprimer des faits habituels[1].

Contrairement à l’imparfait de l’indicatif, le passé simple exprime des faits passés, complètement achevés. Le passé simple marque la succession des faits, c’est le temps du récit par excellence.

-          La concordance temporelle :

Le temps du verbe de la subordonnée varie en fonction de celui du verbe de la principale :

Au moment où Daro frappait à la porte du marabout, celui-ci avait terminé ses ablutions et était retourné à son chapelet. (Imparfait de l’indicatif dans la subordonnée et plus-que-parfait dans la principale)

Lorsque  le marabout eut terminé sa muette conférence avec le Très-Haut, il prononça des paroles au sens mystérieux, […] (Passé antérieur dans la subordonnée et passé simple dans la proposition principale)

Yaye Daro sera-t-elle satisfaite ? Le recours au marabout se révélera-t-il salvateur ? Sunumbir donne rendez-vous à ses internautes la semaine prochaine.

Serigne Thierno est-il un marabout entre parenthèses ?

A vos claviers, participez


[1] Bled, 5e/4e/3e , HACHETTE Education, p. 176

Deuxième partie

Texte dix-septième                                                                                                                                                    31/ 08/2014

-Les questions que tu me poses sont très simples, en vérité, dit brusquement Serigne Thierno, sans lever la tête.  Trois questions : la première pourquoi ta petite fille est malade ? La deuxième dois-tu la laisser aller à Dakar où elle désire tant aller ? La troisième, quel sort Dieu lui réserve à Dakar ?

Il leva la tête vers Daro, et l’interrogea du regard. C’était parfait. La pauvre femme n’en revenait pas.

Pour la première question reprit-il, je n’ai rien vu d’anormal. Ni diable, ni sorcier. Tu n’ignores pas  que ta fille est devenue femme il y a quelque temps ; elle est à un tournant critique de sa jeunesse. C’est tout. Sa maladie est un simple accès qui va passer, qui est passé.

Une pause.

-Cependant, je te donnerai un talisman pour la garantir contre le « beut » et le « tiat », car sa beauté est précoce et déjà plusieurs langues nomment cette beauté. Par ailleurs, tous les yeux qui regardent ta fille ne répandent pas le même fluide.

Yaye Daro respira :

-Pour la deuxième question, continua le Marabout, je vois que tu hésites à laisser partir ta fille pour Dakar. Tu n’as pas tort…

Une pause.

-Mais il faut pourtant, autrement elle tombera   souvent malade entre tes mains. Déjà elle a beaucoup changé, son désir la tourmente : elle est trop jeune pour comprendre. Laisse-la y aller quelque temps, après on verra.

Une pause.

-Je peux, toutefois, te donner, en même temps que le talisman, du « safara[1] » destiné à lui faire perdre son idée. Tu verseras ce produit dans un aliment qu’elle doit manger, je ne te garantis pas tout de suite le succès. Dieu seul peut exaucer mes vœux. Il se tut un moment et termina :

-Quant à la troisième question, je vois que ta fille sera bien reçue par sa sœur et ceux qui vivent avec sa sœur. Tout le monde voudra faire sa connaissance, mais elle devra se méfier. Je vois que cette ville est très grande et qu’on peut y amasser autant de biens que de maux. Tu diras à ta fille ainée de suivre ta file cadette, pas à pas. Et je crois que tout ira bien pour la plus jeune.

Yaye Daro voulut poser ouvertement d’autres questions, mais le marabout sourit et la pria de l’excuser, disant que l’heure de la prière approchait. Yaye Daro pourrait revenir le lendemain chercher le talisman et le « safara » promis.

Abdoulaye Sadji, Maïmouna, pp. 59-62, cité par Makhily Gassama dans Kuma.

 

Quelques axes de lecture

               - Le Marabout : un vrai devin

- Un voyage s’étudie comme dans le texte de Kourouma http://www.sunumbir.com/pages/un-dimanche-un-texte/extrait-des-soleils-des-independances.html

- Un univers de superstition : « tiat » ou mauvaise langue,  « beut » ou mauvais œil : avec des outils pour se prémunir

- Un dialogue empreint de non-dits

-  L’immaturité de Maï, source de désillusion non encore révélée

- Repérage de figures de style : Ellipse, antithèse, pléonasme, etc.

Point grammatical : La ponctuation

Les deux points et  le tiret

1-      Les deux points

Les deux points permettent [2]:

-          D’indiquer de quels éléments se compose un ensemble ;

-          De citer ou de rapporter les paroles de quelqu’un ;

-          D’exprimer une explication.

Exemple : Trois questions : la première pourquoi ta petite fille est malade ? La deuxième dois-tu la laisser aller à Dakar où elle désire tant aller ? La troisième, quel sort Dieu lui réserve à Dakar ?

2-      Le tiret

Il marque le changement d’interlocuteur

Exemple : - Les questions que tu me poses sont très simples, en vérité, dit brusquement Serigne Thierno, sans lever la tête. 

A vos claviers, participez



[1] Eau bénite (note de l’auteur)

[2] Bescherelle, La grammaire pour tous, HATIER, Italie, 2008.

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Date de dernière mise à jour : dimanche, 31 août 2014