Texte cent quinziéme

"L'injustice sociale", Jean de La Bruyère


Un dimanche, un texte
Texte cent quinzième 
Texte choisi : "L'injustice sociale" de La Bruyère
I- Présentation de l'auteur : Dans son œuvre Les Caractères, Jean de La Bruyère (1645-1696), moraliste français, présente quelques observations sur la société française à la fin du XVIIe siècle.

Texte : L'injustice sociale

Il y a des misères sur la terre qui saisissent le coeur. Il manque à quelques-uns jusqu'aux aliments ; ils redoutent l'hiver ; ils appréhendent de vivre. L'on mange ailleurs des fruits précoces ; l'on force la terre et les saisons pour fournir à sa délicatesse : de simples bourgeois, seulement à cause qu'ils étaient riches, ont eu l'audace d'avaler en un seul morceau la nourriture de cent familles. Tienne qui voudra contre de si grandes extrémités ; je ne veux être, si je le puis, ni malheureux, ni heureux ; je me jette et me réfugie dans la médiocrité.

Il y a une espèce de honte d'être heureux à la vue de certaines misères.

L'on voit certains animaux farouches, des mâles, et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides, et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible ; ils ont comme une voix articulée, et, quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine ; et en effet, ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières, où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines : ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé.

Si je compare ensemble les deux conditions des hommes, les plus opposées, je veux dire les grands avec le peuple, ce dernier me paraît content du nécessaire, et les autres sont inquiets et pauvres avec le superflu. Un homme du peuple ne saurait faire aucun mal ; un grand ne veut faire aucun bien et est capable de grands maux. L'un ne se forme et ne s'exerce que dans les choses qui sont utiles ; l'autre y joint les pernicieuses. Là se montrent ingénument la grossièreté et la franchise ; ici se cache une sève maligne et corrompue sous l'écorce de la politesse. Le peuple n'a guère d'esprit, et les grands n'ont point d'âme : celui-là a un bon fond et n'a point de dehors, ceux-ci n'ont que des dehors et qu'une simple superficie. Faut-il opter ? Je ne balance pas : je veux être peuple.

Jean de La Bruyère, Les Caractères, 1687.

II- Quelques axes de lecture
- L'implication de l'auteur : un auteur sensible
- Une accusation morale : le luxe des riches / la misère paysanne
- Quelle est la tonalité du texte ?
- Repérage et interprétation de figures de style : métaphore, anaphore, antithèse, personnification, paradoxe, gradation, métonymie, parallélisme, etc.

III- Insistons sur :
Quelques figures de style :
1. L’antithèse : C’est le rapprochement de deux termes, deux expressions ou deux propositions contrastées. Elle crée un effet de surprise ou un effet comique.
Exemple : "L'un ne se forme et ne s'exerce que dans les choses qui sont utiles ; l'autre y joint les pernicieuses."

2- La gradation : Elle ordonne les termes d’un énoncé selon une progression (en taille, en intensité). Elle produit un effet de zoom. Elle peut tendre à l’hyperbole.
Exemple : ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé.

3- Le parallélisme : C’est le fait d’utiliser une syntaxe semblable pour deux énoncés. Il rythme la phrase en mettant en évidence une antithèse.
Exemple : "Le peuple n'a guère d'esprit, et les grands n'ont point d'âme."

Bon dimanche à tous !

31/07/2016

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