Seydou Badian

Sous l'orage

Texte vingtième                                                                                                                                 21/09/2014

Tiemoko, les yeux baissés, en signe de respect, assis maintenant en tailleur, demeurait immobile. Il regarda tour à tour ses frères cadets comme il cherchait dans leur attitude cette déférence, que les plus jeunes, éternellement doivent à leurs anciens. Il se racla la gorge, se rajusta dans son attitude, manipula la tabatière et se décida à parler.

-Nous avons entendu tes paroles, dit-il au père Benfa ; mais comme toujours, « les pintades regardent celle qui les guide ». Pour avoir  voulu être un des nôtres, Famagan nous a comblés. Il y a mille jeunes filles dans le quartier et sur ces mille jeunes filles il a choisi Kany. Ce geste, pour nous, a une signification autrement plus importante. Il veut dire que notre famille a su se maintenir dans les traditions laissées par nos pères. Il s’agit là de louanges et de louanges qui s’adressent à toi, Benfa. Famagan nous a rehaussés aux yeux du monde. Nous sommes donc ses serviteurs. Nos pères disaient : « J’ai   plus peur de celui qui me respecte que de celui qui me menace. »

-Vrai ! s’exclama l’étranger. Famagan l’a pensé.

-Ce n’est pas pour ce qu’il nous a donné, continua Tiemoko, ce n’est ni pour ses présents, ni pour les sommes d’argent que nous avons reçues de lui. Avant Famagan, avant même Kany, nos dents étaient solides et nous tenions ferme sur nos pieds. Ce qui nous mène vers Famagan c’est sa démarche, son  heureuse conduite à notre égard, en un mot son savoir ; car nos pères disaient également : « La meilleure des connaissances est celle qui mène l’homme vers les hommes. ». Famagan a su nous gagner, c’est notre devoir. N’est-ce pas, Sory ? cria-t-il à l’un de ses frères.

- Vrai, ce que tu dis est vrai ; la vérité s’appelle Dieu.

-Tel est enchaîna Tiemoko, mon avis à moi. Cependant, mon avis est peu à côté du tien, Benfa ; tu es notre maître. Et si les ans te mènent vers nos ancêtres, leur sagesse aussi habite en toi. Nous te suivons comme toujours et demandons à Dieu la faveur de bénéficier le plus longtemps possible de tes conseils.

Le père Benfa ne pouvait douter une seule seconde de la sincérité de cette déclaration. Il ne s’agissait pas là d’une formule usée depuis des siècles, d’une formule consacrée que l’on sert par acquit de conscience. Mais ces mots émanaient  de la profondeur même du cœur ; à travers  eux s’exprimait  un état d’âme forgé par des siècles et des générations. Ils ont quelque chose d’un cantique. Reprenant sa tabatière, le maître de la maison se tourna vers l’étranger.

- Ton ami est un brave homme, dit-il ; du moins, nous l’avons vu tel jusqu’ici. On a dit : « La panthère a ses taches au-dehors, l’homme a les siennes en dedans.» Cependant, connaissant sa souche, nous lui faisons confiance, car, comme les anciens, nous croyons également que : « De la racine à la feuille la sève monte et ne s’arrête pas. » Mais, qu’il sache ceci. Nous   autres, parents de Kany, nous ne sommes que des exécutants. C’est Dieu qui dirige. Ceci dit, le jour où Kany sera chez lui, qu’il se souvienne d’où elle vient, qu’il n’oublie jamais comment il a gagnée ; ainsi il saura comment se comporter à son égard. Le jour où un différend naîtra entre eux, que Famagan sache que : » La langue et les dents appelés à cohabiter toute une vie se querellent. » Alors, avant de prendre une décision quelconque, qu’il réfléchisse : « C’est à force de réfléchir que la vieille femme parvient à transformer le mil en bière. »

Nous ne voulons pas que Kany ait soif tant que Famagan se désaltére. Nous ne voulons pas que Kany ait faim tant que Famagan est rassasié. Si Kany lui désobéit, qu’il l’oriente. Mais que jamais il ne songe à l’humilier, car le ridicule ne s’arrête jamais à une seule personne… Kany aura des bijoux sur elle ; que Famagan n’emprunte jamais à l’extérieur tant que les avoirs de notre fille peuvent lui être de quelque utilité. Qu’il dispose des bijoux si les temps l’exigent, mais que Kany n’ait jamais rien de moins que ses coépouses.

 S’adressant alors à  son frère Tiemoko, l’orateur lui dit :

 -Voici mes paroles, as-tu quelque chose à ajouter ?

 -Non ! fit ce dernier, tu as tout dit « On ne peut, en se poussant, dépasser le mur. »

 Seydou Badian, Sous l’orage, Présence Africaine, 1963.

                                                                    Quelques axes de lecture

 - Une société fortement ancrée dans la tradition

 - La question de la polygamie

 - Un texte riche en vérités générales, en  proverbes.

 -Poids de la fatalité

 -  Droit au chapitre ou non droit au chapitre ? Le sort de Kany scellé à son insu ?

 - Des conseils prodigués

 - Les marques du style direct et du style indirect

 - Repérage de figures de style : comparaison, antithèse, parallélisme, pléonasme, métaphore,  etc.

 * Points grammaticaux

 Par acquit de conscience signifie  pour se garantir de tout risque d’avoir quelque chose à se reprocher.

 Homophones grammaticaux : différent/ différend

 Différent (adjectif qualificatif) : qui présente une différence.

 Exemple : Les procédés sont différents

 Différend (nom) : désaccord

 Exemple : Ils ont eu un différend

 

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Commentaires (1)

Fatoumata binetou dème
  • 1. Fatoumata binetou dème (site web) | vendredi, 02 mars 2018
Salut
C'est très bien ce que vous faite mais défois nous avons surtout besoin des discours des différents personnages et sur les différents oeuvres
Merci

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