Erik Orsenna

Madame Bâ

Texte choisi : « Un recours pour refus de visa » extrait de Madame Bâ de Erik Orsenna

I- Présentation de l’auteur : Érik Orsenna, de son vrai nom nom Érik Armoult, est né à Paris en 1947. Il a écrit des romans, dont La Vie comme à Lausanne, prix Roger Nimier 1978, L’Exposition coloniale, prix Goncourt 1988, Madame Bâ (2003). Ses contes, dont La grammaire est une chanson douce (2001), traitent de la langue française. D’autres livres abordent des sujets plus scientifiques (Portrait du Gulf Stream, 2004) ou économiques (Voyage aux pays du coton, 2006 ; L’Avenir de l’eau, 2008 ; Sur la route du papier, 2012).

Source : academie-française.fr

II- Texte : Un recours pour refus de visa

Monsieur le Président de la République française,

J’ai bien réfléchi : notre ancêtre est un oiseau. «  Ô serefana ni yélina gna », comme nous disons, nous sutres Soninkés.

Je me suis éloigné du village, j’ai marché entre les pousses de mil, j’ai posé les deux mains sur ma tête pour me protéger du soleil, j’ai froncé les sourcils pour m’étirer le cerveau et j’en suis arrivée à cette conclusion : celui qui ne remonte pas aux siècles lointains des ailes ne comprend rien à notre histoire.

Evidemment, je pourrais farfouiller encore plus haut dans les souvenirs.

Au commencement était la mer, qui recouvrait l’Afrique.

Au commencement était le désert, quand la mer se retira.

Une origine est toujours la fille d’une origine plus ancienne.

Mais j’ai pitié de vous.

Je vous connais. A la télévision je vous ai vus nous rendre visite, pauvres présidents. J’ai constaté que vous possédiez tout, sauf le loisir. Tout, motards, Mercedes, hôtesses d’accueil et climatisation. Tout, sauf la liberté d’aller tranquillement chasser la vérité jusque dans les époques les plus reculées. A peine arrivés quelque part, déjà de l’index vous tapotez sur le verre de votre Rolex platine. Déjà votre aide de camp vous murmure à l’oreille la litanie des prochains rendez-vous.

J’en viens donc au fait. Je brûle les étapes. Je les incendie même.

Au commencement était l’oiseau. L’oiseau volant où bon lui semble. Oubliant la mer et le désert, oublions pour l’instant, le fleuve Sénégal qui se mit un beau jour à couler de la montagne secrète Fouta-Djalon. Au commencement était l’oiseau. L’oiseau libre de jouer avec les saisons. Quand le froid se glisse sous ses plumes, je gagne le Sud. Quand le printemps reviens au Nord, j’y retourne.

Alors l’exemple des oiseaux entra dans l’âme des hommes à peau noire. Nos peuples portent des noms qui sonnent dans l’air comme ceux des oiseaux : Peuls, Mandingues, Toucouleurs, Soninkés, Bagadais, Tounacos, Barbicans, … Et nos langues se rapprochent de leurs chants.

Comme eux, nous aimons la liberté, parcourir la planète. Comme eux, nous fuyons la douleur, autant que faire se peut, nous cherchons la douceur.

Comme eux, nous avions des ailes. Hélas, nos ailes sont tombées. Il nous reste la marche.

Monsieur le Président de la République française des armes, des lois et des aéroports, j’ai, par la présente, le très respectueux et obéissant honneur de timidement mais résolument contester vraiment la décision de votre dame consule Générale adjointe de Bamako, Mme (non arrière) Gabrielle Lançon, qui, par une signature tarabiscotée, en date du 17 septembre 2000, a refusé ma demande (urgente) de visa.

Je sais bien que j’aurais dû plutôt saisir la commission instituée par le décret n◦ 2000-1093 du 10 septembre 2000 et qu’aux termes de l’article premier de ce décret cette saisine est « un préalable obligatoire à l’exercice d’un recours contentieux, à peine d’irrecevabilité de ce dernier ».

Je sais bien. Mais le temps presse. Mon petit-fils a besoin, un besoin vital, de moi. Je vois le rejoindre en France, sans tarder. D’où mon appel direct à vous.

                                   Erik Orsenna ; Madame Bâ, Livre de poche, 2005.

III- Quelques axes de lecture

- L’incipit de Mme Bâ

- Qui parle ? S’agit-il d’un narrateur ou d’une narratrice ? Justifiez votre réponse

- Des phrases aux allures de vérités générales

- Quel sens donnez-vous aux deux points (signe de ponctuation) dans les deux premiers paragraphes ?

- Les marques d’une lettre. A qui est adressée cette lettre ?

- Repérage et interprétation de figures de style : comparaison, anaphore, ellipse, métaphore, énumération,  etc.

- Relevez 5 adverbes en –ment

- Le mode indicatif : classez les verbes suivant les temps verbaux

IV- Insistons sur :

1- L’ellipse  est une figure de style qui permet d’omettre des termes qui peuvent se deviner.

Exemple : « Comme eux, nous aimons la liberté, parcourir la planète. »

  • Comme eux, nous aimons la liberté, (comme eux, nous aimons) parcourir la planète.

2- Les deux points permettent d’annoncer une explication, une énumération, une citation, etc.

Exemple : « j’en suis arrivée à cette conclusion : celui qui ne remonte pas aux siècles lointains des ailes ne comprend rien à notre histoire »

7/04/2019

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