Aminata Sow Fall, Festins de la détresse

Texte quarante troisième

Sarata continua à tournoyer quelques minutes, comme une possédée. "Son" public vibrait, au paroxysme de l'ivresse. Soudain, elle lança un cri terrible et s'affala sur le sol. Pas de panique au sein de l'assistance, mais le silence. Effroyable. Etourdissant.
Sarata avait déjà sombré dans un sommeil profond quand Biram et l'infirmier accourus sur-le-champ avaient constaté " des signes qui ressemblent à une crise d'épilepsie".
Des années plus tard, alors que ni l'un ni l'autre ne fréquentaient plus l'hôpital, Sarata avait dit à Biram comme un cheveu sur la soupe alors qu'ils parlaient d'hivernage et de maïs grillé :
- Je suis l'exemple type de ce qu'on appeler un "destin avorté".
- Pourquoi ?
- Parce que quelqu'un m'a brisée alors que j'aurais pu réussir.
- Si tu t'es laissée briser, c'est de ta faute à toi.
- Facile à dire quand on n'est pas dedans. Si j'avais écouté mon père ... J'étais brillante et il souhaitait pour moi des études solides. Diouga me voulait parce que j'étais belle. Aujourd'hui encore je suis belle, je pense, n'est-ce pas Biram?
- Si, Sarata, avait répondu Biram, timidement.
- Et moi je voulais le mariage et ma mère aussi.

Diouga était beau et il avait une situation confortable. Je ne savais pas, je n'avais pas cherché à savoir, que, sur le bout de sa langue, il y avait assez de venin pour m'anéantir. J'ai souffert jusqu'à l'extrême limite de mes forces. C'était trop tard parce qu'il m'avait déjà brisée.
Pourquoi avoir attendu d'être écrasée à ce point?
Sarata avait subitement changé. Triste mine.
- La pression sociale ! La peur du qu'en dira-t-on. J'ai été élevée dans la crainte du scandale. J'ai fait semblant d'être heureuse, par orgueil peut-être... Quand Diouga veut blesser, il touche là où ça fait le plus mal dans ton intimité profonde, là où tu te dis: "Si c'était sur ma jambe ou sur mon visage, j'aurais coupé le morceau de chair et l'aurais jeté." Mais dans l'intimité profonde, insaisissable, immatérielle; un coup puissant, à l'impact invisible à l'œil nu, ça fracasse une vie.
Soudain excitée, elle avait ajouté :
- Si l'impact avait été visible, je n'aurais pas eu cette crise de folie qui a laissé des séquelles. Le plus dur est que mes parents m'ont laissée tomber. Je ne sais pas si c'était à cause du divorce. Diouga avait l'allure, le langage et la beauté d'un saint. En public, bien sûr. Y avait que moi et d'autres femmes- il les a collectionnées ! - à connaître sa vraie nature. J'ai dû souffrir plus que les autres car la blessure me poursuivra toujours.
- Il n'y a pas de blessure dont on ne guérit pas, avait dit Biram. Il faut vouloir t'en débarrasser.
Puis il était parti, refermant doucement la porte de la chambre de Sarata. Furtivement, à la faveur de l'obscurité. Comme il était venu. Il pleuvait. Même les chats dormaient.
Aminata Sow Fall, Festins de la détresse, France, mai 2005.
                                                          Quelques axes de lecture

 -       L’élan brisé de Sarata : les pesanteurs sociales

 -       La culpabilité de Diouga

 -       Quelle est la tonalité du texte ?

 -       Repérage de figures de style : comparaison, gradation, métaphore, hyperbole, métonymie, etc.

 -       Repérage d’adverbes de manière en –ment-

 -       La concordance des temps

 Exemple : « Si l'impact avait été visible, je n'aurais pas eu »

 "Si c'était sur ma jambe ou sur mon visage, j'aurais coupé le morceau de chair et l'aurais jeté."

 Bon dimanche  à tous !

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Date de dernière mise à jour : dimanche, 22 mars 2015