Albert Camus, L'Etranger

Des séquences sélectionnées

V

Raymond m’a téléphoné au bureau. Il m’a dit qu’un de ses amis (il lui avait parlé de moi) m’invitait à passer la journée de dimanche dans son cabanon, près d’Alger. J’ai répondu que je le voulais bien, mais que j’avais promis ma journée à une amie. Raymond m’a tout de suite déclaré qu’il l’invitait aussi. La femme de son ami serait très contente de ne pas être seule au milieu d’un groupe d’hommes.

J’ai voulu raccrocher tout de suite parce que je sais que le patron n’aime pas qu’on nous téléphone de la ville. Mais Raymond m’a demandé d’attendre et il m’a dit qu’il aurait pu me transmettre cette invitation le soir, mais qu’il voulait m’avertir d’autre chose. Il avait été suivi toute la journée par un groupe d’Arabes parmi lesquels se trouvait le frère de son ancienne maîtresse. « Si tu le vois près de la maison ce soir en rentrant, avertis-moi. » J’ai dit que c’était entendu.

Première séquence sélectionnée 

 Texte quarante huitième                                                                                                                        12/ 04/2015 

 

Peu après, le patron m’a fait appeler et sur le moment j’ai été ennuyé parce que j’ai pensé qu’il allait me dire de moins téléphoner et de mieux travailler. Ce n’était pas cela du tout. Il m’a déclaré qu’il allait me parler d’un projet encore très vague. Il voulait seulement avoir mon avis sur la question. Il avait l’intention d’installer un bureau à Paris qui traiterait ses affaires sur la place, et directement, avec les grandes compagnies et il voulait savoir si j’étais disposé à y aller. Cela me permettrait de vivre à Paris et aussi de voyager une partie de l’année. « Vous êtes jeune, et il me semble que c’est une vie qui doit vous plaire. » J’ai dit que oui mais que dans le fond cela m’était égal. Il m’a demandé alors si je n’étais pas intéressé par un changement de vie. J’ai répondu qu’on ne changeait jamais de vie, qu’en tout cas toutes se valaient et que la mienne ici ne me déplaisait pas du tout. Il a eu l’air mécontent, m’a dit que je répondais toujours à côté, que je n’avais pas d’ambition et que cela était désastreux dans les affaires. Je suis retourné travailler alors. J’aurais préféré ne pas le mécontenter, mais je ne voyais pas de raison pour changer ma vie. En y réfléchissant bien, je n’étais pas malheureux. Quand j’étais étudiant, j’avais beaucoup d’ambitions de ce genre. Mais quand j’ai dû abandonner mes études, j’ai très vite compris que tout cela était sans importance réelle.]

Albert Camus, L’Etranger, Première partie, Chapitre V.

Quelques axes de lecture

-       Une promotion refusée, un manque d’ambition

-       Indifférence notoire du personnage-narrateur

-       Pensez-vous comme le patron que ce personnage-narrateur répondait toujours à côté ?

-       Mettre au point une introduction au commentaire suivi ou composé en vous servant des éléments du para texte ou du passage précédent.

Deuxième séquence sélectionnée

Texte quarante septième                                                                                                                        12/ 04/2015 

[Le soir, Marie est venue me chercher et m’a demandé si je voulais me marier avec elle. J’ai dit que cela m’était égal et que nous pourrions le faire si elle le voulait. Elle a voulu savoir alors si je l’aimais. J’ai répondu comme je l’avais déjà fait une fois, que cela ne signifiait rien mais que sans doute je ne l’aimais pas. « Pourquoi m’épouser alors ? » a-t-elle dit. Je lui ai expliqué que cela n’avait aucune importance et que si elle le désirait, nous pouvions nous marier. D’ailleurs, c’était elle qui le demandait et moi je me contentais de dire oui. Elle a observé alors que le mariage était une chose grave. J’ai répondu : « Non. » Elle s’est tue un moment et elle m’a regardé en silence. Puis elle a parlé. Elle voulait simplement savoir si j’aurais accepté la même proposition venant d’une autre femme, à qui je serais attaché de la même façon. J’ai dit : « Naturellement. » Elle s’est demandé alors si elle m’aimait et moi, je ne pouvais rien savoir sur ce point. Après un autre moment de silence, elle a murmuré que j’étais bizarre, qu’elle m’aimait sans doute à cause de cela mais que peut-être un jour je la dégoûterais pour les mêmes raisons. Comme je me taisais, n’ayant rien à ajouter, elle m’a pris le bras en souriant et elle a déclaré qu’elle voulait se marier avec moi. J’ai répondu que nous le ferions dès qu’elle le voudrait. Je lui ai parlé alors de la proposition du patron et Marie m’a dit qu’elle aimerait connaître Paris. Je lui ai, appris que j’y avais vécu dans un temps et elle m’a demandé comment c’était. Je lui ai dit : « C’est sale. Il y a des pigeons et des cours noires. Les gens ont la peau blanche. »

Puis nous avons marché et traversé la ville par ses grandes rues. Les femmes étaient belles et j’ai demandé à Marie si elle le remarquait. Elle m’a dit que oui et qu’elle me comprenait. Pendant un moment, nous n’avons plus parlé. Je voulais cependant qu’elle reste avec moi et je lui ai dit que nous pouvions dîner ensemble chez Céleste. Elle en avait bien envie, mais elle avait à faire. Nous étions près de chez moi et le lui ai dit au revoir. Elle m’a regardé : « Tu ne veux pas savoir ce que j’ai à faire ? » Je voulais bien le savoir, mais je n’y avais pas pensé et c’est ce qu’elle avait l’air de me reprocher. Alors, devant mon air emparé, elle a encore ri et elle a eu vers moi un mouvement de tout le corps pour me tendre sa bouche.]

Albert Camus, L’Etranger, Première partie, Chapitre V.

Quelques axes de lecture

-       Une demande en mariage inédite

-       Un dialogue disproportionné

-       Un personnage-narrateur étrange, bizarre, indifférent.

-       Les éléments du système énonciatif : qui parle ? à qui ? de quoi ? de qui ? où ? quand ? etc.

-       Les valeurs des temps et modes verbaux

  • Discours rapportés : repérez des passages relatifs au discours direct, au discours indirect et au discours indirect libre
  • Mettre au point une introduction au commentaire suivi ou composé en vous servant des éléments du para texte ou du passage précédent 

La proposition subordonnée interrogative indirecte

 

Généralités

 L’interrogative indirecte comprend une proposition principale qui annonce la question et une subordonnée qui énonce la question[1]. Elle exige trois traits fondamentaux pour sa reconnaissance : une absence de guillemets, d’inversion de sujet et de point d’interrogation.

 La subordonnée interrogative indirecte se trouve après les verbes exprimant une question (demander) ou ceux impliquant une interrogation  (dire, ignorer, ne pas savoir, indiquer, montrer, ne pas se rappeler, etc.).

 Elle peut être introduite par : qui, lequel, ce qui, ce que, quoi, quel, quand, où, si, comment, pourquoi, combien, etc.

 Exemple : Le soir, Marie est venue me chercher et m’a demandé si je voulais me marier avec elle

 Fonction

 Elle est essentiellement COD

 Exemple : ...elle m’a demandé comment c’était

 



[1] A. Souché, J. Grunenwald

Bon dimanche à tous !Images 2 1

 

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Date de dernière mise à jour : dimanche, 12 avril 2015