Pierre Corneille : Le monologue de Rodrigue

Texte cent trente-cinquième

Texte choisi : Le monologue de Rodrigue

I- Présentation de l'auteur et du texte : Né à Rouen,  Pierre Corneille (1606-1684) "apprit le latin chez les jésuites, étudia le droit, devint avocat mais ne plaida que très peu". Il fut élu le 22 janvier 1647 à l’Académie française après la mort de Richelieu. « Surnommé le Grand Corneille et le Père de la Tragédie. Il a laissé huit comédies, vingt-trois tragédies, trois discours en prose sur l’art dramatique : sur le poème dramatique, sur la tragédie, sur les trois unités ; les examens sur ses pièces, des poésies diverses et une traduction en vers de l’Imitation de Jésus-Christ. »

Il mourut doyen de l’Académie en 1684. Le Cid est une tragi-comédie de Corneille publiée en 1634. Ce long monologue de Rodrigue est extrait de la scène 6 de l’acte 1.

Source principale : Académie française

II- Texte

Rodrigue

Percé jusques au fond du cœur
D'une atteinte imprévue aussi bien que mortelle,
Misérable vengeur d'une juste querelle,
Et malheureux objet d'une injuste rigueur,
Je demeure immobile, et mon âme abattue
Cède au coup qui me tue.
Si près de voir mon feu récompensé,
Ô Dieu, l'étrange peine !
En cet affront mon père est l'offensé,
Et l'offenseur le père de Chimène !

Que je sens de rudes combats !
Contre mon propre honneur mon amour s'intéresse :
Il faut venger un père, et perdre une maîtresse:
L'un m'anime le cœur, l'autre retient mon bras.
Réduit au triste choix ou de trahir ma flamme,
Ou de vivre en infâme,
Des deux côtés mon mal est infini.
Ô Dieu, l'étrange peine !
Faut-il laisser un affront impuni ?
Faut-il punir le père de Chimène ?

Père, maîtresse, honneur, amour,
Noble et dure contrainte, aimable tyrannie,
Tous mes plaisirs sont morts, ou ma gloire ternie.
L'un me rend malheureux, l'autre indigne du jour.
Cher et cruel espoir d'une âme généreuse,
Mais ensemble amoureuse,
Digne ennemi de mon plus grand bonheur,
Fer qui cause ma peine,
M'es-tu donné pour venger mon honneur ?
M'es-tu donné pour perdre ma Chimène ?

Il vaut mieux courir au trépas.
Je dois à ma maîtresse aussi bien qu'à mon père ;
J'attire en me vengeant sa haine et sa colère ;
J'attire ses mépris en ne me vengeant pas.
À mon plus doux espoir l'un me rend infidèle,
Et l'autre indigne d'elle.
Mon mal augmente à le voir guérir ;
Tout redouble ma peine.
Allons, mon âme ; et puisqu'il faut mourir,
Mourons du moins sans offenser Chimène.

Mourir sans tirer ma raison !
Rechercher un trépas si mortel à ma gloire !
Endurer que l'Espagne impute à ma mémoire
D'avoir mal soutenu l'honneur de ma maison !
Respecter un amour dont mon âme égarée
Voit la perte assurée !
N'écoutons plus ce penser suborneur,
Qui ne sert qu'à ma peine.
Allons, mon bras, sauvons du moins l'honneur,
Puisqu'après tout il faut perdre Chimène.

Oui, mon esprit s'était déçu.
Je dois tout à mon père avant qu'à ma maîtresse :
Que je meure au combat, ou meure de tristesse,
Je rendrai mon sang pur comme je l'ai reçu.
Je m'accuse déjà de trop de négligence :
Courons à la vengeance ;
Et tout honteux d'avoir tant balancé,
Ne soyons plus en peine,
Puisqu'aujourd'hui mon père est l'offensé,
Si l'offenseur est père de Chimène.

Pierre Corneille, Le Cid, Acte 1, scène 6.

 

                        Quelques axes de lecture 

  • Le dilemme cornélien 
  • Un personnage placé devant une alternative, un choix entre honneur familial et amour 
  • Quelle séquence traduit l'état d'esprit du héros ?
  • Les valeurs des temps et modes verbaux 
  • Repérage et interprétation de figures de style : antithèse, dérivation, ellipse, oxymore, anaphore, apostrophe, pléonasme, hyperbole, chiasme, parallélisme, etc.

Insistons sur : 

  1. L'oxymore : C’est l’association dans une même expression de deux termes contradictoires. L’oxymore, propre à la poésie, crée une nouvelle réalité.

Exemple : « aimable tyrannie »

2- Le registre tragique : On parle de tragique lorsque le lecteur a le sentiment que le destin s’acharne sur un être. Autrement dit une impression de terreur et d’admiration l’anime(nt) devant le malheur et la fatalité qui frappent le héros affrontant son destin.

3- Le registre lyrique : Par référence à la lyre d’Orphée, le registre lyrique crée une intimité à travers l’expression de sentiments personnels (intimes) comme l’exaltation de l’amour, la nostalgie, les regrets, la joie, la mélancolie, l’enthousiasme, la plénitude des sentiments, etc.

La poésie est, par excellence, le mode d’expression du lyrisme que l’on trouve aussi dans les lettres, dans le roman, l’autobiographie, le théâtre, etc.

4- L'impératif :

L'impératif est "le mode de l'injonction(1). Il permet d'exprimer, à la forme positive, un ordre, une exhortation, une prière, un conseil ou une suggestion.
Il permet d'exprimer, à la forme négative, la défense."
Il existe à la deuxième personne du singulier et aux deux premières personnes du pluriel.

Exemple : « Allons, mon bras, sauvons du moins l'honneur »

5- Le registre pathétique :

Issu du mot grec « pathos » désignant la souffrance, l’adjectif pathétique marque ce qui est de nature à susciter la pitié. Il symbolise tous les procédés qui expriment une situation de souffrance, de maladie ou de mort provoquant chez le lecteur des réactions de compassion parfois empreintes de larmes. Le pathétique figure dans le roman, au théâtre, au cinéma, en poésie.

Bon dimanche à tous !

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