L'Etranger d'Albert Camus

Sixième texte

 Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. » Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier.

L’asile de vieillards est à Marengo, à quatre-vingts kilomètres d’Alger. Je prendrai l’autobus à deux heures et j’arriverai dans l’après-midi. Ainsi, je pourrai veiller et je rentrerai demain soir. J’ai demandé deux jours de congé à mon patron et il ne pouvait pas me les refuser avec une excuse pareille. Mais il n’avait pas l’air content. Je lui ai même dit : « Ce n’est pas de ma faute. » Il n’a pas répondu. J’ai pensé alors que je n’aurais pas dû lui dire cela. En somme, je n’avais pas à m’excuser. C’était plutôt à lui de me présenter ses condoléances. Mais il le fera sans doute après-demain, quand il me verra en deuil. Pour le moment, c’est un peu comme si maman n’était pas morte. Après l’enterrement, au contraire, ce sera une affaire classée et tout aura revêtu une allure plus officielle.
J’ai pris l’autobus à deux heures. Il faisait très chaud. J’ai mangé au restaurant, chez Céleste, comme d’habitude. Ils avaient tous beaucoup de peine pour moi et Céleste m’a dit : « On n’a qu’une mère. » Quand je suis parti, ils m’ont accompagné à la porte. J’étais un peu étourdi parce qu’il a fallu que je monte chez Emmanuel pour lui emprunter une cravate noire et un brassard. Il a perdu son oncle, il y a quelques mois.
J’ai couru pour ne pas manquer le départ. Cette hâte, cette course, c’est à cause de tout cela sans doute, ajouté aux cahots, à l’odeur d’essence, à la réverbération de la route et du ciel, que je me suis assoupi. J’ai dormi pendant presque tout le trajet. Et quand je me suis réveillé, j’étais tassé contre un militaire qui m’a souri et qui m’a demandé si je venais de loin. J’ai dit « oui » pour n’avoir plus à parler. 

Albert Camus, L’Etranger

  * L'incipit désigne les premières lignes d'un roman.

                                                                                         Quelques axes de lecture

- Un personnage anonyme, atypique

- Les marques du discours direct

- Les temps et les modes verbaux

- Les indices temporels

A vos claviers ... 

 Dimanche 18 Mai 2014

Sunumbir propose :

 

 1- Un personnage anonyme, atypique

 

 -Un personnage anonyme

 

 L’emploi de la première personne du singulier « je » à travers les expressions « j’ai reçu », « je ne sais pas », etc. démontre le caractère anonyme du personnage dont le nom n’est pas encore dévoilé. L’auteur maintient le suspense.

 

 Un personnage atypique

 

 La date exacte ou plutôt le jour exact de la mort de sa mère semble flou(e). Ceci est démontré par les expressions qui maintiennent cette incertitude : « Aujourd’hui »,  «  hier », « je ne sais pas », « peut-être »,  «  sans doute », etc.

 

 Il y a une volonté réelle d’organiser de façon minutieuse le déplacement tributaire d’un cas de force majeure : décès de sa maman.

 

 Le « je » est un personnage difficile à cerner.

 

 2- Les temps et modes verbaux

 

 Le mode indicatif prédomine dans cette séquence. C’est le mode des faits réels, certains.

 

 Présent de l’indicatif : « je ne sais pas »,ne veut

 

 Futur simple désigne un projet dont il est certain : je prendrai, j’arriverai », « je pourrai veiller et je rentrerai demain soir »

 

 Passé composé : « j’ai reçu » , «  j’ai demandé », « je me suis réveillé » m’a souri et qui m’a demandé : fait accompli

 

 Imparfait de l’indicatif : «  il n’avait pas l’air content », «  ils avaient »,  « je venais»

 

 Plus-que-parfait : « j’étais tassé »

 

 Conditionnel passé 1ére forme : je n’aurais pas dû

 

 3- Indices temporels :

 

 Ils sont nombreux dans ce passage : Aujourd’hui, hier, demain, après demain, deux heures, après midi, demain soir, mois, …

 

 4- La présence du style direct

 

 Avec le style direct, on rapporte les propos tels qu’ils sont prononcés d’où la présence des deux points et des guillemets.

 

 Le télégramme :  « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. »

 

 : « Ce n’est pas de ma faute. »

 

 : « On n’a qu’une mère. »

 

 « oui »

 

 Perspectives :

 

 Un personnage bizarre : compassion témoignée par les autres alors qu’il semble ne point s’émouvoir

 

 Distance affective et/ou physique entre un personnage et sa maman

 

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Commentaires (1)

NIANG
  • 1. NIANG | mercredi, 12 Juillet 2017
Dés le début de la lecture de ce texte, on ressent un choc qu'on ne peut expliquer. De ma part, j' ai même repris le premier paragraphe pensant m’être trompé sur les mots tant l’écart entre ce que j'attendais et ce que je percevais était énorme. En effet, nous, homme du sens commun, s'attentent à ce qu'un fils qui vient d'apprendre la mort de sa mère perde son sang froid mais la sérénité avec laquelle ce personnage atypique reçoit ce message nous est étrangère et nous intrigue.Il signifie même que cela n'avait aucun sens. Ainsi dés le début de son roman Camus nous met en face avec l'absurdité de la vie. ce texte est époustouflant du point de vue fond et forme.

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Date de dernière mise à jour : dimanche, 18 Mai 2014