Extrait de L'enfant noir de Camara Laye

La fusion de l’or

                                                                                                                                                        26/10/2014

Si mon père ne prononçait pas de paroles, je sais bien qu’intérieurement il en formait ; je l’apercevais à ses lèvres qui remuaient tandis que, penché sur la marmite, il malaxait[1] l’or et le charbon avec un bout de bois, d’ailleurs aussitôt enflammé et qu’il fallait sans cesse renouveler.

Quelles paroles mon père pouvait-il bien former ? Je ne sais pas exactement : rien ne m’a été communiqué de ces paroles. Mais qu’eussent-elles été, sinon des incantations[2] ? N’étaient-ce pas les génies du feu et de l’or, du feu et du vent, du vent soufflé par les tuyères, du feu né du vent, de l’or marié avec le feu, qu’il invoquait[3] alors ; n’étaient-ce pas leur aide et leur amitié et leurs épousailles qu’il appelait ? Oui, ces génies-là presque certainement qui sont parmi les fondamentaux et qui étaient également nécessaires à la fusion.

L’opération qui se poursuivait sous mes yeux, n’était une simple fusion d’or qu’en apparence ; c’était une fusion d’or, assurément c’était cela, mais c’était bien autre chose encore : une opération magique que les génies pouvaient accorder ou refuser ; et c’est pourquoi autour de mon père il y avait ce silence absolu et cette attente je comprenais, bien que je ne fusse qu’un enfant, qu’il n’y a point de travail qui dépasse celui de l’or. J’attendais une fête, j’étais venu assister à une fête et c’en était très réellement une mais qui avait des prolongements ; ces prolongements je ne les comprenais pas tous, je n’avais pas l’âge de les comprendre tous ; néanmoins je les soupçonnais en considérant l’attention comme religieuse que tous mettaient à observer la marche du mélange dans la marmite.

Quand enfin l’or entrait en fusion, j’eusse crié et peut-être eussions-nous tous crié si l’interdit ne nous eût défendu d’élever la voix ; je tressaillais et tous sûrement tressaillaient[4] en regardant mon père remuer la pâte encore lourde où le charbon de bois achevait de se consumer. La seconde fusion suivait rapidement ; l’or à présent avait la fluidité de l’eau. Les génies n’avaient point boudé à l’opération.

-          Approchez la brique ! disait mon père, levant ainsi l’interdit qui nous avait jusque-là tenus silencieux.

La brique, qu’un apprenti posait prés du foyer, était creuse, généreusement graissée de beurre de karité[5]. Mon père retirait la marmite du foyer, l’inclinait  doucement, et je regardais l’or couler dans la brique, je le regardais couler comme un feu liquide. Ce n’était au vrai qu’un très mince trait de feu, mais si vif, mais si brillant ! A mesure qu’il coulait dans la brique, le beurre grésillait[6], flambait, se transformait en une fumée qui prenait à la gorge et piquait les yeux,  nous laissant tous pareillement larmoyant et toussant.

 

Camara Laye, L’enfant noir, Plon, Paris, 1954

Quelques axes de lecture

- La fusion de l’or : un vrai spectacle

- Les différentes phases de la fusion de l’or : passage de l’état brut au bijou

- Un univers surnaturel

- Un enfant ému par son père qui est forgeron : en même temps bijoutier et sculpteur.

- Repérage de champs lexicaux : du sacré, du travail de l’or, etc.

- Les personnages en présence : humains et non humains

- Repérage de figures de style : pléonasme, énumération, comparaison, parallélisme, antithèse, etc.

- Les valeurs de l’imparfait de l’indicatif

 

Grammaire :

1-   L’adverbe en –ment

Dans la phrase, l’adverbe précise le lieu, le moment, la quantité ou la manière. Il existe un nombre assez important d’adverbes de manière en-ment formés, généralement,  à partir du  féminin de l’adjectif qualificatif.

            Exemple : doux, douce, doucement

                             Réel- réelle-réellement

On écrira : assurément ; hardiment, absolument

NB : Ne pas confondre les adverbes en-ment qui sont invariables et les noms en 

-ment (s) variables.

* Dans le texte de Camara Laye, les adverbes en –ment sont surlignés et les noms en-ment, soulignés.

2-   La proposition subordonnée infinitive

A l’instar de la proposition subordonnée participiale, la subordonnée infinitive n’a pas de mot subordonnant. La subordonnée infinitive dépend d’un fait essentiel : un verbe à l’infinitif ayant un sujet qui lui est propre.

La subordonnée infinitive apparaît souvent après un verbe de perception, de sens : voir, regarder, douter, écouter, sentir, etc.

La subordonnée infinitive est toujours Complément d’Objet Direct (COD) du verbe de la principale.

Exemple : « je regardais l’or couler dans la brique »

Liens utiles :

 


[1] Remuer ensemble pour mélanger

[2] Paroles magiques pour opérer un charme, un sortilège

[3] Appeler à l’aide par des prières

[4] Tressaillir, sursauter, éprouver un tressaillement

[5] Beurre végétal

[6] Produire un crépitement rapide et assez faible

11 votes. Moyenne 2.73 sur 5.

Ajouter un commentaire

 

Date de dernière mise à jour : dimanche, 26 octobre 2014