Le décret de Mbaye Gana Kébé à l'honneur

Texte soixante-treizième

Dimanche.

Des vents venus de la mer rafraichissaient la capitale. De petits nuages blancs allaient et venaient, comme pour se moquer des fils de la glèbe. Beau dimanche. La capitale vibrait, la radio avait maintes fois parlé de la séance de lutte présidée par le citoyen Lokamba. Pendant des jours, le quotidien national avait titré à sa première page : «  Le combat du siècle » et l’hebdomadaire « L’Indiscret » avait traité de « La Rencontre de deux géants … ». Lokamba et sa femme entrèrent dans un taxi en tête du long cortège de véhicules qu’ils avaient loués pour le transport de leurs invités.

Banfaka, l’ancien agent d’hygiène, et sa famille s’étaient imposés …

Des salves de mains et de tambours, des vivats, retentirent quand Lokamba fit son entrée dans l’arène pleine de monde habillé aux couleurs du parti. Il leva les bras pour saluer, se retourna dans tous les sens. Les tambourinaires exécutèrent l'hymne du lion mangeur de buffles, celui de Mamba le serpent vert qui se moque du boa. Une fois Lokamba et ses suivants installés, les lutteurs, beaux dans leur souplesse et leur sueur perlée sur leur buste robuste, s'exhibèrent. Ils portaient des ceintures ornées de nombreuses amulettes et de gris-gris rougis avec du sang de taureau, symbole de la force, de la patience et de la noblesse pure ...
Un homme au dos un peu voûté, joufflu, ventru, sans oublier d'être fessu se leva.
Fort révérencieux, il se dirigea vers le podium. C'était Lonkolo, le Ministre d'Etat chargé de la Jeunesse et des Loisirs. Il portait un complet de drap; la veste avait un col " Sun Yat Sen". Il tenait une canne de bois sculptée, une toque sur sa grosse tête : on dirait qu’il avait reçu une cure de zaïritude, pour ne pas dire de Mobututé.

 Un journaliste de la presse parlée voulut l’aborder.

-Après mon discours ! fit-il avec solennité.

Il toussa, toussota, grommela, essuya le front, but du jus de fruit que son dévoué Chef de Cabinet lui avait donné dans une petite calebasse pour mieux prouver son attachement à la Négritude.

-Camarades militants et vous mes dévoués sœurs …

Il s’ensuivit des ovations. Déjà !

Le discours fut tortueux, bourré de citations du Président et de son fidèle Premier Ministre qui savait que deux taureaux rivaux ne peuvent pas se désaltérer dans le même marigot.

Tout le monde se leva pour l’applaudir Jeanne Komichélo, la grande cantatrice, vêtue aux couleurs assez vives du parti qui se précipita dans l’enceinte. Elle exécuta une danse composée qu’on disait venir  du lointain Sénégal où l’apprécient les touristes blancs et les fervents d’une danse nationale vraiment classique. Elle était souple, Jeanne Komichélo, malgré ses cinquante ans. Elle fit palpiter, vibrer son corps comme une palme dans le vent ; elle balança, monta, bascula sa croupe ronde à la manière des boisselières de la Sénégambie. Puis, les jambes fléchies, elle tendit horizontalement les bras, les secoua fortement comme un vautour et tourna sur une jambe comme une toupie et elle marcha, pareille à un gorille qui pavoise. On la disait membre fondateur du Ballet National, elle qui avait maintes fois conquis les scènes de l’Europe et de l’Amérique latine où elle avait complexé les virtuoses de la samba et de la rumba. Le Ministre sourit, son Directeur de cabinet rit, son Chef de cabinet ricana.

Mbaye Gana Kébé, Le décret, NEA, 1984

                                                 Quelques axes de lecture

- Une séance de lutte

-Lutte, danse  et politique

-Quelques néologismes

- Les valeurs des temps verbaux

- Repérage de figures de style telles que la comparaison, la gradation, hyperbole, etc.

Bon dimanche !                                       16/08/2015   Sam 7036

 

 

 

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Date de dernière mise à jour : dimanche, 23 Août 2015